Risque de répression, musique et salon de coiffure interdits... à quoi pourrait ressembler la vie en Afghanistan avec le retour des Talibans ?

La progression des talibans en Afghanistan s’accélère, avec la prise du district clé de Panjwai ce dimanche 4 juillet 2021 dans leur ancien bastion de Kandahar. Les insurgés, qui ont bien l’intention de rétablir leur émirat islamique, ont multiplié les succès militaires depuis que les Etats-Unis ont commencé le 1er mai le retrait final de leurs troupes. De nombreux soldats afghans fuient au Tadjikistan.

Selon Nicolas Gosset, politologue et attaché de recherche Centre d’études de la coopération internationale et du développement (CECID) de l’ULB, les talibans exercent désormais un contrôle dans de nombreuses régions du pays : "L’Afghanistan est divisé en 420 districts, et on estime que plus de 90 districts sont contrôlés par les talibans. À cela vous ajoutez toute une série de districts qui sont des zones grises : ils sont plus ou moins contrôlés par les talibans, par exemple la nuit, avec une petite présence fonctionnelle de l’état le jour".

Les talibans ne contrôlent pas que le sud pachtoune, mais aussi de nombreux districts du nord à proximité de la capitale, Kaboul. La reprise du contrôle total du pays par ces insurgés ne serait l’affaire que de quelques mois, une année maximum selon de nombreux observateurs.


►►►A lire aussi : Après le départ des forces étrangères, les talibans redeviendront les maîtres de l’Afghanistan


 

Les traducteurs et interprètes qui ont travaillé pour l’armée américaine et pour les armées occidentales : il n’y a toujours pas de solution pour ces gens

Au vu de cette avancée talibane, plusieurs couches de la population de Kaboul, Koundouz et d’autres villes craignent pour leurs vies. "On pense notamment aux traducteurs et interprètes qui ont travaillé pour l’armée américaine et pour les armées occidentales : il n’y a toujours pas de solution pour ces gens. Aujourd’hui les Américains essayent de forcer les républiques d’Asie centrale à accueillir ces gens", déplore Nicolas Gosset.

On parle de milliers de personnes, la situation est catastrophique

De manière plus large, tous les Afghans qui représentent les succès des Occidentaux depuis 2001 ont peur. "On parle de milliers de personnes, la situation est catastrophique, il y a un risque imminent d’effondrement de ce qui forme les poches les plus modernisées et les plus progressistes de l’Afghanistan […] : les journalistes, les femmes éduquées, les enseignants, les avocats. Des couches entières de la population sont confrontées à des situations de grande peur." 

Actuellement, le bureau des passeports de Kaboul est fermé et les personnes qui désirent quitter le pays sont dans une impasse. Le risque que certains fassent le choix d’une immigration illégale vers l’Occident est réel, avec tous les dangers que cela représente.

Tous contre les talibans ? 

Ces inquiétudes, plus prégnantes dans certaines villes, ne sont pas partagées par toute la population afghane. De nombreuses personnes soutiennent les insurgés, et pas que dans les zones rurales. "C’est vrai qu' […] ils ne sont pas les bienvenus à Kaboul et dans de grandes villes du nord. Par contre dans de grandes villes du sud, notamment à Kandahar, il y a un vrai soutien […] À l’origine, les talibans sont d’abord représentatifs des composantes pachtounes et rurales de la population dans le grand croissant sud du pays. Mais il y a aussi désormais un soutien pour les talibans dans les grandes provinces du nord", nuance Nicolas Gosset.


►►► A lire aussi : Après le départ des forces étrangères, les talibans redeviendront les maîtres de l’Afghanistan


Ce soutien s’explique d’abord par le fait que la population afghane est jeune : 60% des afghans ont moins de 20 ans et n’ont aucun souvenir direct de la gouvernance brutale et arbitraire des talibans. De plus, "L’État afghan construit depuis 2001 est aussi porteur de beaucoup d’injustice, d’inégalité, de violence politique, sociale, économique. Donc les laissés pour compte et les gens qui ont des griefs plus ou moins légitimes à l’égard du gouvernement actuel en Afghanistan […] constituent une base de soutien très large pour un pouvoir taliban en devenir." Dans les zones contrôlées par les talibans, ceux-ci ont en outre instauré une organisation de la société similaire à celle d'un état, avec prélèvement d'impôt, souvent mieux structurée que ne l'est l'état afghan, qui ne survit que grâce aux versements américains et occidentaux.

Une société dictée par la loi islamique

A quoi pourrait ressembler la société afghane avec les talibans de retour au pouvoir ? "Que seront les talibans 2.0 ? Il y a beaucoup de zones d’ombre, d’incertitudes sur cette nouvelle forme d’un état taliban".

Quand ils étaient au pouvoir en Afghanistan, entre 1996 et 2001, plusieurs activités et métiers, coiffeurs, musique, danse, séries télévisées, ou même cerf-volant, étaient interdits car considérés comme contraires aux préceptes de l’islam. Ces activités sont redevenues populaires après la chute de leur régime fondamentaliste et beaucoup d'Afghans craignent qu’elles soient à nouveau prohibées.

Une femme qui fait du breakdance ? Une cible pour les talibans

Le jour où elle s’est mise au breakdance, Manizha Talash, 18 ans, a su qu’elle devenait une cible pour les talibans. Elle est la seule femme d’un groupe de danseurs qui pratiquent le breakdance à Kaboul, la plupart du temps en secret. "Si les talibans n’ont pas changé, qu’ils enferment les femmes chez elles et piétinent leurs droits, alors la vie n’aura aucun sens pour moi et pour des millions d’autres femmes en Afghanistan", estime-t-elle.

Auparavant, nous n’avions pas de femmes policières. Maintenant vous en voyez partout

Malgré les risques, elle tient à poursuivre sa passion, comme beaucoup de femmes pionnières en Afghanistan. "Auparavant, nous n’avions pas de femmes policières. Maintenant vous en voyez partout", confie-t-elle. "J’ai pris le risque de devenir une cible […] Désormais, même si les talibans viennent, je continuerai le breakdance", promet-elle.


►►►A lire aussi : En Afghanistan, les talibans s’en prennent aux ONG venant en aide aux femmes


 

Les doigts coupés pour avoir joué de la musique

Sayed Mohammad, habitant de la province de Kandahar (Sud), est un musicien professionnel qui joue du japani, un instrument traditionnel à cordes d’Asie centrale. Il se souvient encore du soir où, il y a 20 ans, des talibans sont entrés de force dans la maison dans laquelle ses amis et lui jouaient de la musique et chantaient.

L’interprétation stricte de la charia à laquelle se réfèrent les talibans suppose que seule la voix humaine devrait produire de la musique et uniquement pour faire l’éloge de Dieu. "J’étais jeune, alors j’ai été moins battu que mes amis". L’un de ses compagnons a eu les doigts coupés.

C’est comme une drogue. Même s’ils nous coupent les doigts, nous continuerons à jouer de la musique

Depuis que les talibans ont été chassés du pouvoir, de nombreux Afghans comme Sayed sont devenus musiciens et chanteurs professionnels. Ce père de huit enfants reste déterminé à vivre sa passion jusqu’au bout, même si les talibans reviennent au pouvoir. "C’est comme une drogue. Même s’ils nous coupent les doigts, nous continuerons à jouer de la musique", prévient-il.

Interdiction des salons de beauté et de coiffure

Au premier étage du salon "Henna", l’un des plus prisés de Kaboul et qui a ouvert en 2015, Farida ourle les paupières d’une mariée aux faux cils et aux lèvres d’un carmin sombre et épais. Les femmes viennent ici à l’abri des regards masculins se faire pomponner, ce qu’exècrent les talibans, généralement issus des campagnes.

Ils ne veulent pas que les femmes travaillent. Une fois les Américains partis, qui va nous soutenir ?

Du temps des talibans, les salons de beauté étaient interdits et les femmes ne pouvaient sortir sans être accompagnées d’un homme, ce qui limitait fortement leurs déplacements. "Ils ne veulent pas que les femmes travaillent. Une fois les Américains partis, qui va nous soutenir ?", se demande la jeune esthéticienne de 27 ans. "Chacun a droit à sa liberté, surtout les femmes. Nous ne voulons pas être renvoyées dans le passé", plaide-t-elle.

3 images
L’esthéticienne Farida pose dans son salon de beauté à Kaboul. De 1996 à 2001, les talibans ont interdit des dizaines d’activités telle que celle-ci en Afghanistan – 10 juin 2021. © AFP

L’Afghanistan est entré dans un nouveau monde […] Il y a plus de coiffeurs maintenant

Le salon de coiffure de Mohammad Ghaderi, dans la ville d’Hérat (Ouest), tourne à plein. Les jeunes hommes viennent pour un rasage ou une coiffure à la mode qui rappellera leurs acteurs préférés de Bollywood oud’Hollywood. "L’Afghanistan est entré dans un nouveau monde […] Il y a plus de coiffeurs maintenant, plus de jeunes gens qui se mettent à la mode".

Si dans les campagnes, les hommes s’en tiennent à un style islamique classique – une barbe plus longue que le poing d’un homme et remontant jusqu’aux cheveux -, les citadins se laissent tenter par les dernières modes. Ils redoutent que cela ne prenne fin si les talibans reviennent au pouvoir.

3 images
Un vendeur de cerfs-volants présente sa marchandise à la vente dans une boutique du Shor Bazaar, dans les vieux quartiers de Kaboul – 9 juin 2021. © AFP

Le cerf-volant : cela détourne des obligations religieuses

Dans un marché animé de Kaboul, entouré de centaines de cerfs-volants de toutes tailles, Zelgai se dit déterminé à ne pas abandonner le commerce tenu par sa famille depuis des générations. Les talibans avaient interdit la pratique du cerf-volant au prétexte qu’elle détournait les jeunes hommes de leurs obligations religieuses comme la prière.

Mais Zelgai et sa famille avaient continué leur activité. "Bien entendu nous le faisions en secret", raconte-t-il dans son magasin du marché de Shor dans la capitale.

Des gens souffriraient si c’était (à nouveau) interdit. Des milliers de familles en dépendent pour survivre

Cette passion afghane est connue à l’étranger depuis la parution en 2003 du livre – devenu un film – "Les cerfs-volants de Kaboul", de l’auteur afghan Khaled Hosseini. Quand le vent le permet, on peut voir des milliers de cerfs-volants flotter dans le ciel bleu d’Afghanistan. "Des gens souffriraient si c’était (à nouveau) interdit. Des milliers de familles en dépendent pour survivre", s’inquiète Zelgai.

La population afghane, qu'elle soutienne ou non les talibans, subit depuis le milieu des années 1970 un état de guerre ininterrompu : succession de guerres civiles, d’interventions extérieures et d’incursions de puissances étrangères. Elle se retrouve à nouveau face à un futur incertain.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK