Retrait militaire partiel en Syrie : le coup de théâtre de Poutine

Vladimir Poutine a annoncé lundi soir le retrait de Syrie de la majeure partie du contingent militaire russe. Une déclaration qui tombe à une date symbolique, au moment de la reprise des négociations à Genève sur l’avenir de la Syrie, 5 ans après le début du conflit syrien. Mais ce retrait annoncé par la Russie n’est certainement pas anodin. Le chef de l’Etat russe est maître depuis des mois du tempo dans la crise syrienne.

La Russie a entamé le retrait d’une partie de son équipement militaire. Un premier groupe d’avions de chasse, dont des bombardiers Soukhoï-34, a quitté la base aérienne de Hmeimim, dans la province de Lattaquié (nord-ouest de la Syrie). Ils ont été accueillis en fanfare lors de leur retour en Russie. Ce retrait partiel ne signifie pas pour autant la fin de la présence russe en territoire syrien. Le système de missiles sol-air S-400 reste sur place. Ce système de défense aérien, d’une portée de 400 kilomètres, permet à la Russie de continuer à contrôler une grande partie de l’espace aérien en Syrie.

Selon des estimations d’experts, la Russie a déployé plus de 4.000 militaires en Syrie. "800 soldats resteront sur place", selon Viktor Ozerov, président de la commission Défense du Conseil de la Fédération (chambre haute du Parlement). Difficile à l’heure actuelle de dire quel impact aura réellement ce retrait, comme le souligne Xavier Follebouckt, chercheur à l’UCL, spécialiste du monde postsoviétique : "Il est encore difficile de connaitre le changement concret sur le terrain puisque la déclaration de Vladimir Poutine est assez vague. On a peu de chiffres, on ne connait pas le calendrier exact, etc. Ce qui est sûr c’est que la base navale de Tartous et la base aérienne de Lattaquié continueront de fonctionner. Ce qui veut dire que la Russie se maintient une marge de manœuvre pour intervenir très rapidement au besoin. On sait aussi que la Russie a mené plusieurs opérations de longue portée depuis des bases dans le Caucase. Donc la présence militaire russe telle qu’elle l’est actuellement n’est pas indispensable pour assurer la projection de puissance de la Russie."

 

Poutine en position de force

Une chose est certaine, la Russie défend en Syrie ses propres intérêts qui ne convergent pas toujours avec les intérêts du Président Bachar al Assad. La Russie, plongée dans une crise économique depuis la chute des cours du pétrole, connaissait ses limites et ne voulait pas "s’enliser dans un conflit". Moscou ne se posait pas comme objectif de libérer tout le territoire syrien. Initialement, la Russie avait commencé sa lutte contre l’organisation Etat Islamique (EI) "pour se rapprocher de l’Occident", selon le quotidien russe libéral Vedomosti. La Russie a réussi à sortir, avec cette intervention en Syrie, de l’isolement international consécutif au conflit en Ukraine. "Vladimir Poutine a réussi à imposer la Russie au centre de toutes les discussions concernant la Syrie. La Russie est incontournable pour déterminer le futur de la Syrie", déclare Xavier Follebouckt.

Le gouvernement russe a donc annoncé le retrait partiel des équipements militaires en Syrie, considérant que "la tâche a globalement été accomplie".

Selon Alain Gresh, Directeur de la revue en ligne Orient XXI et spécialiste du monde arabe, "les Russes peuvent tirer un bilan positif de ce qu’ils ont fait. Ils ont rétabli un certain rapport de force et donné au gouvernement syrien une position plus forte dans les négociations. Ils ont obtenu l’installation de leur première base militaire dans la région depuis la fin de leur alliance stratégique avec l’Egypte. Donc ils ont atteint leur objectif. Leur objectif n’est pas une victoire totale du président Assad."

 

Pas encore de victoire sur les rebelles radicaux

Depuis le 30 septembre, plus de cinquante avions de combat russes ont visé des cibles terroristes durant cinq mois de raids aériens intenses. La Russie, fidèle alliée de Bachar al Assad, a permis à l’armée syrienne d’engranger des victoires alors qu’elle se trouvait en mauvaise posture l’été dernier. Les Occidentaux ont toutefois accusé la Russie de privilégier les frappes sur les rebelles plutôt que sur l’EI.

En raison des frappes russes, Al-Qaïda allié à des groupes islamistes a perdu de nombreux secteurs dans la province de Lattaquié (ouest) ainsi qu’une grande partie de la province d’Alep (nord). Mais la lutte contre les organisations qualifiées de terroristes n’est pas pour autant terminée. Les jihadistes du Front Al Nosrah, branche syrienne d’Al-Qaïda, ont d’ores et déjà annoncé qu’ils allaient "lancer une offensive dans les 48 heures". La Russie va continuer ses frappes aériennes contre des "objectifs terroristes". Selon Moscou, "il est trop tôt pour parler de victoire sur les terroristes". La Russie a d’ailleurs mené ce mardi des raids aériens sur les alentours de la cité antique de Palmyre. Cette ville du centre du pays est tombée sous l’emprise de l’organisation Etat Islamique au printemps 2015.

 

Avenir incertain pour Bachar al Assad

Ce repli tactique russe a surpris tout le monde. Il intervient au moment où débute à Genève un nouveau cycle de pourparlers indirects entre représentants du régime de Damas et d’une partie de l’opposition, reconnue comme non-terroriste, ce qui exclut le Front Al Nosrah et l’organisation Etat Islamique. Ce repli devrait contribuer à augmenter la pression sur le régime de Bachar al Assad pour négocier la fin de la guerre. Le responsable de ces discussions, Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie a déclaré que "la mère de toutes les questions" était de trouver un accord sur une transition politique. Mais le sort réservé au président Bachar al Assad fait toujours débat et menace de faire capoter le processus de paix. Alors que pour Damas, le sort du président syrien n’est pas à discuter, l’opposition syrienne veut la mise en place, dans les six mois qui viennent, d’un "organe de transition" doté de tous les pouvoirs.

La guerre en Syrie, qui a débuté en mars 2011, s’est transformée en un conflit complexe impliquant une multitude d’acteurs locaux et internationaux. Elle a fait plus de 270.000 morts, poussé plus de la moitié des habitants à quitter leur foyer, et provoqué une importante crise migratoire. La Russie a tiré son épingle du jeu avec son opération en Syrie. Simple leurre ou marchandage de la part de Vladimir Poutine? L’ONU et les Occidentaux espèrent que l’annonce surprise de ce retrait d’une partie du contingent militaire russe en Syrie aura un impact positif sur les pourparlers de paix à Genève. Elément prometteur : l’opposition syrienne représentée à Genève a déclaré ne plus exclure des négociations directes avec le délégué de Bachar al Assad.

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