République démocratique du Congo: "Celui qui n'a pas intérêt à ce qu'il y ait une élection, c'est le pouvoir actuel"

40 millions d’électeurs congolais sont appelés dimanche à choisir leur président, un scrutin qui avait déjà été reporté par deux fois et qui devrait livrer le nom du successeur de Joseph Kabila.

À trois jours du scrutin, Bob Kabamba, professeur de sciences politiques à l’ULG, répond aux questions de La Première depuis Kinshasa.


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La campagne a été suspendue mercredi soir à quatre jours du scrutin, alors que le candidat de l’opposition, Martin Fayulu, était attendu dans la capitale pour tenir un meeting. Il est resté bloqué à l’entrée de la ville et les autorités ont justifié cette décision par les tensions sécuritaires. Vous qui êtes sur place, quelle est l’atmosphère dans le pays?

"L’atmosphère dans le pays est assez tendue. Ce qu’il faut savoir, c’est que pas plus tard qu’hier, des rumeurs ont commencé à courir dans toute la RDC. Ces rumeurs disent que la CENI, la Commission électorale, ne sera pas en mesure d’organiser les élections ce 23 décembre. Et s’il n’y a pas organisation des élections ce 23 décembre, je vous laisse imaginer que la population est vraiment tendue. L’atmosphère est tendue du fait que tout le monde attendait ces élections, et que s’il n’y a pas élections, on risque d’avoir de la violence et des manifestations qui pourraient se passer non seulement à Kinshasa, mais dans toute la RDC. Par ailleurs, ce qu’on remarque aussi, c’est qu’il y a beaucoup de forces de sécurité qui ont été déployées non seulement dans la ville de Kinshasa, mais aussi dans d’autres villes, ce qui n’augure pas vraiment une atmosphère de calme et de sérénité pour l’organisation des élections".

D’autant qu’on a appris qu’un entrepôt de la CENI, la Commission électorale nationale indépendante, avait été incendié la semaine dernière. Le processus électoral est semé d’embûches. Qui n’a pas intérêt à ces élections?

"À l’heure actuelle, ce dont il faut se rendre compte, c’est que dans un premier temps la majorité en place avait pensé essayer d’écarter la plupart des opposants qui étaient des poids lourds, en ne gardant que des opposants contre lesquels le candidat de la majorité pouvait gagner. Mais, au cours de la campagne électorale, il s'est avéré que les deux candidats de l’opposition vont quand même donner du fil à retordre au candidat de la majorité.

Et par rapport à la mobilisation que l’on a constatée aussi bien pour Martin Fayulu que, dans certaines parties de la RDC, pour Felix Tshisekedi, il ressort de manière claire que le candidat de la majorité n’a aucune chance d’être élu. Donc, sur base de ces éléments, on peut penser que ceux qui n’ont pas intérêt à ce qu’il puisse y avoir élection, c’est plutôt la majorité, qui a plutôt tendance à vouloir rester encore au pouvoir".

Comment les autorités belges peuvent-elles accompagner la RDC dans ce processus et dans ces difficultés, sans passer pour étant des néocolonialistes?

"Ce qui est important, c’est que la Belgique a toujours été disposée à pouvoir apporter son appui à ce processus, mais c’est plutôt du côté congolais que le refus a été constaté. La RDC n’a pas voulu qu’il puisse y avoir une ingérence internationale dans ce processus, en confirmant qu’elle était en mesure de pouvoir organiser elle-même. Maintenant, on se rend bien compte qu’elle n’en est pas capable.

La balle est du côté de la RDC. Si elle veut avoir l’appui de la Belgique, mais aussi de l’Union européenne et de la communauté internationale, elle doit faire la démarche vis-à-vis de la Belgique, et pas le contraire. Sinon, si la Belgique commence à prendre l’initiative, là oui, ça va être vu comme une tentative de néocolonialisme ici en RDC".

On risque d’avoir un embrasement général et de remettre la RDC comme elle a été dans les années 90, c’est-à-dire un pays propice à la guerre civile

Etes-vous inquiet par rapport au processus?

"Oui, non seulement par rapport au processus, mais aussi par rapport à ce qui pourrait arriver si effectivement les élections ne sont pas organisées. Nous risquons d’entrer dans une phase d’instabilité, et une phase d’instabilité quand on est en RDC, ce n’est pas une instabilité qui ne concernera que quelques zones, on risque d’avoir un embrasement général et de remettre la RDC comme elle a été dans les années 90, c’est-à-dire un pays propice à la guerre civile, avec la présence de plusieurs groupes armés qui risquent de prendre encore une fois la population comme victime. Ce sera finalement la population qui sera la première victime de tout ce processus et de tout ce qui pourrait arriver."

Face à toutes ces difficultés, est-ce que le président sortant, Joseph Kabila, s’est exprimé et a une position ou il reste dans le silence?

"Son mode de communication est justement le silence. Il laisse plutôt parler ses porte-parole, et lorsqu’il laisse parler ses porte-parole, ceux-ci ne rassurent pas non plus. Ils ne rassurent non seulement pas sur la question du processus, mais pas sur la question sécuritaire non plus, ou plutôt sur les signaux qui viennent de la part de la majorité du pouvoir en place. Et ces signaux sont plutôt des signaux de répression.

Le gouvernement Kabila a suspendu la campagne électorale à Kinshasa, et en suspendant la campagne électorale à Kinshasa, au moment où aussi bien le candidat Fayulu de l’opposition que l’autre candidat de l’opposition, Felix Tshisekedi, annoncent des meetings à Kinshasa. C’était donc une façon pour l’opposition de faire une démonstration de force. Donc, tout ça, ce sont des signaux qui ne rassurent pas et qui ne permettent pas que la population puisse véritablement croire en ce processus".

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