Répression persistante des journalistes en Afrique du nord

Ces derniers mois plusieurs journalistes se sont retrouvés dans l’étau judiciaire dans différents pays d’Afrique du nord. Que cela soit au Maroc, en Algérie, Libye ou encore en Tunisie, les procès contre les journalistes ne cessent de s’accroître.

Khaled Drareni, Soulaimane Raissouni, Omar Radi, Nime (caricaturiste), Sofiane Merakchi, Maâti Monjib, Imad Stitou Rabah Karèche… Leurs noms font actuellement le tour du monde pour avoir défendu ce droit si précieux qu’est la liberté d’informer, d’instruire, de révéler.

Des systèmes déstabilisés qui réagissent mal

Le Maroc et l’Algérie, pourtant frère ennemis, se rassemblent sur cette base de répression de l’information comme l’explique le Français Christophe Deloire, directeur général de l’ONG Reporters sans Frontières : "Ce sont deux systèmes déstabilisés qui réagissent mal et sont en train de s’enfermer de façon surprenante dans une spirale de répression".

En Algérie, depuis le début du mouvement de contestation appelé de Hirak en 2019, qui avait marqué le début d’une libération de la parole, le gouvernement a mené des actes de fortes répressions. Il a par ailleurs censuré plusieurs médias indépendants et condamné des journalistes reconnus.


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C’est le cas notamment de Khaled Drareni, fondateur d’un site d’information indépendant et correspondant de chaînes européennes, condamné à deux ans de prison en septembre 2020 pour "incitation à attroupement non armé". Mais bénéficiant d’une grâce présidentielle, il est actuellement en attente de son procès en Cour de cassation.

"Dans l’Algérie de 2021, un mot peut vous mener en prison, on doit être attentif à tout ce qu’on dit ou écrit", déplore Drareni.

Rabah Karèche n’a pas quant à lui pas pu bénéficier d’une grâce présidentielle. Il effectue une peine depuis trois mois pour avoir rendu compte d’un mouvement de protestation de Touaregs contre l’expropriation de leurs terres.

Des procès "politiques"

Au Maroc, Soulaimane Raissouni, rédacteur en chef d’un journal indépendant, a été condamné la semaine passée à cinq ans de prison. La justice doit aussi se prononcer lundi sur le sort d’un autre journaliste, Omar Radi qui se retrouve en procès à huis clos.

Comme d’autres confrères avant eux les deux journalistes sont poursuivis pour des affaires de "viols", "agressions sexuelles" en plus des accusations liés à leurs activités journalistiques.

Leurs soutiens dénoncent des procès "politiques" et leurs avocats ont épinglé de multiples irrégularités : écoutes illégales, enquêtes policières à charge, audiences non contradictoires. Plusieurs ONG dénoncent ces pratiques.

Comme l’explique le président d’Amnesty international en Belgique, Philippe Hensmans "Les accusations de viol doivent être prises au sérieux, mais on sait que c’est aussi un moyen utilisé par les autorités marocaines pour condamner les journalistes/opposants au régime". Un rapport d’Amnesty explique de façon claire ces stratégies.

"Le mode opératoire au Maroc est de lancer une kyrielle d’accusations criminelles contre le journaliste ciblé, tandis que les autorités algériennes préfèrent recourir à des délits que le Code pénal définit de façon très vague", détaillait l’été dernier l’ONG Human Rights Watch.

Les autorités marocaines assurent quant à elle que ces procès n’ont rien à voir avec leur activité de journaliste et prônent "l’indépendance de la justice".

Un environnement de plus en plus "hostile" du point de vue international

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Carte 2021 sur le classement mondial de la liberté de la presse © reporter sans frontière

Dans le classement publié par l’ONG Reporter sans frontières on y voit que le Maroc se situe à la 136e place, l’Algérie à la 146e. Tandis que la Libye est à la 165e place. Le rapport détaille qu’en Libye, "c’est l’impunité persistante dont bénéficient les prédateurs de la liberté de l’information dans le pays depuis une dizaine d’années qui entrave le travail journalistique".

"Le conflit armé qui divise le pays a installé, pour les acteurs des médias, un état de violence et de peur qui les contraint à faire un choix douloureux entre l’autocensure ou la propagande pour l’un des régimes qui se disputent l’Est et l’ouest du pays."

La Tunisie se targue d’avoir la 73e place, mais le rapport explique qu’il y a tout de même une hausse du danger pour les journalistes. "Le chef de la coalition islamiste et populiste Al Karama, Seifeddine Makhlouf, s’en prend régulièrement aux journalistes en les agressant verbalement dans l’enceinte même de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et sur les réseaux sociaux, en les traitant de “médias de la honte”, de “menteurs” ou encore de “canailles voulant détruire le pays et la révolution”.

Le Parlement européen a quant à lui appliqué deux résolutions successives contre l’Algérie, soulignant "la détérioration de la situation des droits de l’Homme" dans le pays.

Entre les difficultés d’accréditation et les contrôles étroits sur le terrain, il y a de moins en moins de correspondants étrangers en Algérie et au Maroc. "Cela discrédite ces pays et risque de porter atteinte à leur image, voire à certaines relations diplomatiques", a averti Deloire.

Les gouvernements marocains et algériens ont pourtant promis des réformes, et ont assuré avoir une conscience d’aspiration au changement.

Certains journalistes en viennent à réclamer l’aide internationale, comme c’est le cas d’Omar Radi. Le groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a ainsi été saisi.

Certains choisissent l’exil comme le caricaturiste Nime, condamné fin 2019 à de la prison pour un dessin mettant en scène le chef de l’armée. Il est parti s’exiler en France.

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