Tensions Russie-USA: E. Snowden, la goutte qui fait déborder le vase?

Grimaces: les relations entre Vladimir Poutine et Barack Obama sont au plus bas
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Grimaces: les relations entre Vladimir Poutine et Barack Obama sont au plus bas - © JEWEL SAMAD - IMAGEGLOBE

Les relations entre les Etats-Unis et la Russie connaissent un nouvel épisode de tension, ces dernières semaines. Après l’annulation par le président américain d’un sommet avec son homologue russe, comment la Russie se positionne-t-elle dans la lutte géopolitique mondiale ? Les Etats-Unis posent-ils les bases d’une nouvelle guerre froide ? Pour Nina Bashkatov, professeur à l’Ulg, et Aude Merlin, chargée de cours à l’ULB, toutes deux spécialistes de la Russie, le décodage est plus complexe.

"Je crois que l’affaire Snowden n’est qu’un prétexte, la goutte qui fait déborder le vase dans une relation déjà tendue", commente Nina Bashkatov. Pour elle, trois angles d’approche doivent être privilégiés pour comprendre la situation actuelle : celui de la politique intérieure américaine, celui des relations bilatérales, et enfin celui qui concerne la dimension géopolitique globale.

"On voit que le président Obama a du mal à faire adopter ses agendas politiques et économiques à l'‘intérieur", poursuit Nina Bashkatov. "Il a trouvé que l’effort minimal serait d’engager cette lutte avec la Russie", ensuite, poursuit-elle, "sur le plan bilatéral, les relations avec la Russie étaient déjà très mauvaises. Ce que les Russes craignent c’est que Obama, ayant montré ses faiblesses une fois, soit l’objet de pressions de plus en plus importantes, y compris des démocrates, et fasse des escalades dans d’autres domaines".

Et enfin, "sur le plan géopolitique, c’est très intéressant, parce que ça démontre une fois encore qu’on est dans une transition géopolitique avec l’émergence de  nouvelles puissances, et les Etats-Unis ont énormément de mal à trouver de nouveaux outils pour exercer leur puissance diplomatique dans le monde".

La realpolitik à l’œuvre

Aude Merlin partage l’analyse, en ajoutant : "Ça me frappe assez souvent, dans des déclarations comme ça, de voir à quel point la diplomatie est à usage interne dans les politiques des États. Là il y a une dimension interne aux États-Unis".

Par ailleurs, même si on peut imaginer qu’Obama ait décidé de hausser le ton pour freiner les actions de la Russie dans plusieurs domaines (Syrie, Droits de l’Homme...), "on est souvent devant des éléments de realpolitik", répond Aude Merlin. "Et est-ce que les prises de parole plus musclées ont fait des effets dans d’autres dossiers ? On sait que non", rappelle-t-elle, en faisant référence à la guerre en Tchétchénie ou plus récemment au dossier Magnitsky.

Pour Nina Bashkatov, il est important de comprendre que la Russie, elle, ne cherche pas la reconstitution de deux blocs qui s’affrontent ; situation dans laquelle elle serait perdante. "Ce qu’ils sont en train de faire est d’organiser un monde qui serait multipolaire, c'est-à-dire qu’on ne retourne pas à deux blocs, mais pas non plus à une situation où les EU seraient la seule puissance mondiale", comme après la chute de l’Union soviétique.

"Les Occidentaux ont surestimé l'influence russe en Syrie"

Et cette attitude vaut aussi dans le dossier syrien. Pour Aude Merlin, "on reste sur la position de principe de non-ingérence dans des affaires internes" ; qui rappelle que "la Syrie reste une sorte de tête de pont de la Russie dans le monde arabe", et cela pour des raisons tant historiques que religieuses : formation des militaires syriens en Union soviétique, multiplication des couples mixtes, présence de la minorité chrétienne orthodoxe … "Ce qui est sûr", ajoute Aude Merlin, "c’est que le blocage russe a empêché de véritables négociations, y compris ce qui a été prévu, c'est-à-dire  les rencontres de Genève".

Pour Nina Bashkatov, par contre, "ce serait quand même une erreur de réduire le conflit syrien à une question entre Washington et Moscou".  "Dans le cadre de la Conférence de Genève, il faut rappeler que Lavrov a joué un rôle important pour essayer de mettre les gens ensemble", souligne-t-elle. Si, "au départ, la Russie a raté quelques moments où elle aurait pu influencer le président Bachar (…) les Occidentaux ont surestimé son influence ", ajoute Nina Bashkatov. "Les Russes depuis le départ ont été beaucoup moins certains que les Occidentaux que Bachar al-Assad pouvait être renversé facilement. Ils ont depuis le début dit que cela serait dur et sanglant".

"Pas de démocratie réellement ancrée  en Russie"

Plus généralement, "il y a deux façons de cadrer temporellement  ce qui se passe en Russie" estime Aude Merlin. Avec la batterie législative qui a été adoptée depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence russe, - des lois tout à fait liberticides (restriction au droit aux rassemblements publics, élargissement de la définition de trahison d’Etat, définition des relations sexuelles non  traditionnelles…), il y a "un raidissement depuis mai 2012" mais, pour la spécialiste, il faut réinscrire le tout dans le contexte en vigueur depuis les années Eltsine : "il n’y a jamais eu de démocratie réellement ancrée en Russie".

W. Fayoumi

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