Regards croisés sur l'indépendance du Congo : "Avec Mobutu, j'étais très direct dans nos entretiens" – Série 2/5

Episode 2 sur les 60 ans de l’indépendance du Congo : 'La zaïrianisation' – Diffusé dans l’émission Transversales, le 27 juin 2020. Avec les archives de la Sonuma.

Pas de doute, Herman De Croo est un familier du Congo. Il a compté, il y est allé 38 fois, sans forcément avoir été mandaté par les autorités belges. Ministre d’Etat, figure clé de l'Open Vld, ancien député fédéral, ancien président de la Chambre, Président du CREAC (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale), il s’y rend régulièrement pour affaires, mais aussi pour y rencontrer des tas de relations de tous bords et de tous milieux. "C’est le Congolais anonyme qui m’intéresse. Je vais dans tous les quartiers de Kinshasa…"

Son bureau, véritable cabinet de curiosités, dans sa maison à Brakel, reflète cette vie bien remplie. Assis sur une chaise africaine, source intarissable d’anecdotes, il raconte avec humour et espièglerie. Le verbe précis.

A une époque, Herman De Croo entretenait des relations privilégiées avec Mobutu. "C’était un homme très élégant, avec beaucoup d’allure, se souvient-il. Il m’a raconté qu’en 1958, alors qu’il était sergent-rédacteur de la revue militaire de la force publique, il était invité à l’exposition universelle en Belgique et il est tombé en panne d’essence. Où ça ?… A Brakel ! Il s’est alors rendu dans une pompe à essence, dans le village. A l’époque, m’a-t-il raconté, quand un noir est entré dans le noir dans un café pour demander de l’essence, c’était une révolution !".

Les intentions de Mobutu au départ, étaient de mettre de l’ordre dans le pays

Le 25 novembre 1965, le général Joseph-Désiré Mobutu mène son deuxième coup d’Etat pour mettre fin à la crise dans le pays. Un an plus tôt, une rébellion particulièrement meurtrière avait nécessité l’intervention militaire de forces étrangères, notamment belge et américaine. Et avec les élections de 1965, une nouvelle crise politique avait éclaté au sommet du pouvoir.

Exit donc le président Joseph Kasa-Vubu. "Kasa-Vubu ne contrôlait pas suffisamment le pays, or on avait besoin d’une direction forte, explique Isidore Ndaywel E Nziem, historien et linguiste aux universités de Paris et Kinshasa. Le général Mobutu, par ses déclarations, avait l’air d’un homme qui savait prendre des décisions. Ses intentions, au départ, étaient de mettre de l’ordre dans le pays, tant au niveau politique que sécuritaire".

Mobutu annonce qu’il restera au pouvoir cinq ans. Finalement, il régnera en despote pendant 32 ans.

Je n’étais pas un ami de Mobutu

Herman De Croo suit de près les premiers actes posés par Mobutu et le président le lui rend bien. A tel point que son chef de cabinet José Patrick Nimy, décrit une amitié entre les deux hommes.

"Je n’étais pas un ami de Mobutu, rectifie Herman De Croo. A mon avis, il m’appréciait pour mon franc-parler. J’étais très direct dans nos entretiens. Il se disait : ‘Ce De Croo connait bien le Congo, s’y intéresse. Il n’est pas in-important en Belgique. Il va me dire des choses que d’autres ne me disent pas’… Sa curiosité dans nos entretiens provenait certainement de ce sentiment-là".

En octobre 1971, Mobutu annonce des mesures visant à effacer les traces de la culture occidentale dans le pays. Il rebaptise "Zaïre" le pays, le fleuve et la monnaie. Il change son propre nom en Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Zabanga, et oblige les Zaïrois à abandonner les noms chrétiens au profit de patronymes africains. Il impose également un costume traditionnel, l’abacost (pour ‘à bas le costume’). Un veston sans col, généralement à manches courtes, "fabriqué pourtant en Belgique…", fait remarquer Herman De Croo.

Mobutu voulait créer une bourgeoisie nationale

Cette "décolonisation culturelle" va se doubler dès 1974 d’une "zaïrianisation" économique par la nationalisation – au profit de proches du régime – des entreprises et des propriétés appartenant à des étrangers. "Mobutu voulait créer une bourgeoisie nationale, explique Isidore Ndaywel. Tous ses amis deviendront ce qu’on appelle des ‘acquéreurs’. Mais leur unique préoccupation sera de mettre la main sur les caisses, sans s’occuper de la production".

"Le régime de Mobutu donnait ces entreprises à ses fidèles, comme une sorte de dot, de proie à utiliser. C’était foutu, ça a cassé le pays !…", se souvient Herman De Croo. "Je lui avais déconseillé de le faire, lui disant qu’il allait le regretter. Il ne me l’a jamais avoué, mais je crois qu’il l’a regretté".

En quelques mois, les sources d’alimentations, les fermes, les épiceries font défaut, plongeant le Zaïre dans une crise alimentaire. "Une crise qui transparaît encore aujourd’hui ! La RDC est dans cette situation où le sol est riche, mais les gens souffrent de la faim…", déplore Isidore Ndaywell.

Près de 600 familles belges sont victimes de cette zaïrianisation. La plupart rentrent en Belgique en ayant tout perdu.

"Pourtant, à la fin des années 60, en adoptant les premières mesures visant à valoriser l’exploitation minière, Mobutu avait l’impression d’avoir réussi sur le plan économique, explique Isidore NDaywell. Mais en 1975, les cours du cuivre s’effondrent !".

Etienne était un esprit indépendant, intelligent, très méfiant de ses conseillers

Pendant ce temps, avec la prédation systématique des richesses du pays, Mobutu se constitue une immense fortune, favorise une corruption institutionnalisée. Il se fait proclamer maréchal, achète des immenses propriétés en Europe.

Gbadolite, son palais qu’il fait construire dans le nord du Zaïre, n’était pas étranger à Herman De Croo. "C’était Versailles. Mais je ne veux pas faire de déshonneur à Versailles ! Il y avait le phénomène de Louis XIV : je prends mes conspirateurs potentiels avec moi et je les amuse !".

En octobre 1980, un groupe de parlementaires, dont fait partie Etienne Tshisekedi, adresse une lettre ouverte au président, dans laquelle Mobutu est mis en cause comme le responsable de l’état de dégradation du pays. "Etienne était un esprit indépendant, intelligent, très méfiant de ses conseillers. Mais en même temps, je crois qu’il était absolutiste. Il n’aimait pas partager le pouvoir…", se souvient Herman De Croo.

Suite à cela, les 13 signataires sont emprisonnés et déchus de leur mandat parlementaire. La fronde se poursuit et pendant un temps, le Commissaire d’Etat Nguz Karl I Bond décide de rejoindre le camp des opposants. "Je ne croyais pas dans sa réussite d’opposant à Mobutu, raconte Herman De Croo. Je me souviens avoir téléphoné à l’ambassadeur pour l’avertir que j’allais voir Karl I Bond. C’était la technique… Un jour, Mobutu me demande de lui dire qu’il pouvait rentrer au Zaïre, et qu’il ne toucherait pas un cheveu de sa tête… J’ai raconté cela à Karl I Bond. Il y est retourné et il a appris par la radio qu’il occupait un poste de ministre ou l’autre"…


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Mobutu était joueur, hypocrite, dangereux

Finalement, Mobutu fait appel au Fond monétaire international. En échange d’un crédit, l’institution exige une politique de rigueur budgétaire drastique. Les relations avec ses créanciers seront pour le moins compliquées. "Le pays avait des dettes, le Zaïre empruntait. Mobutu avait des arrangements… Chaque fois, il devenait sage lorsqu’il avait besoin de l’argent à la Banque mondiale. C’était un jeu de dupe".

Régulièrement, Mobutu remet sur la table le 'contentieux belgo-congolais', pour renégocier les accords entre le Congo et la Belgique, sur la dette publique du Congo.

Herman De Croo a-t-il mis de l’huile dans les rouages pour exercer une influence dans les décisions en faveur du Zaïre ? "Peut-être oui, dans ce sens que je n’étais pas achetable", répond l’intéressé. "En boutade, je disais à Mobutu – parce qu’il était très habile, il fallait se méfier de lui et rester prudent – peut-être que j’étais achetable mais que personne n’avait jamais offert le prix… Mobutu était joueur, hypocrite, dangereux, se rendant compte qu’il y avait des personnes qui ne lui mentaient pas".

Plus personne ne savait qui était qui, là-dedans

Lors d’un voyage au Zaïre, très mal préparé, Wilfried Martens, Premier ministre, explique que la dette commerciale du zaïre est à l’étude. Ces propos seront très critiqués à la chambre… Tant et si bien que le gouvernement belge décidera de limiter ses actions de coopération. Plus question de rouvrir le contentieux. "Je voyais Mobutu deux à trois par an jusqu’au moment où il a mal réagi, contre Leopold II en le traitant de certains qualificatifs… cela a consolidé la cassure. Plus personne ne savait qui était qui, là-dedans, et je lui ai dit que je ne venais plus. A une exception près, je n’y suis plus revenu".

La crise relationnelle entre le Zaïre et la Belgique atteint son apogée vers 1989. Elle ne connaîtra un terme qu’avec l’intervention du roi du Maroc, Hassan II, qui propose une médiation entre les deux pays. Un accord est signé à Rabat, la dette commerciale du Zaïre est en partie annulée, le restant est rééchelonné. "Pour en finir avec le contentieux provisoirement ou définitivement, parce que je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait au niveau des rapports entre la Belgique et le Congo", commente Isidore Ndaywell, prudent.

Série 1/5 : La crise après le 30 juin 1960

Série 2/5 : La zaïrianisation

Série 3/5 : Les 'massacres' de Lubumbashi

Série 4/5 : La 'transition démocratique' avec Monseigneur Monsengwo

Série 5/5 : Kabila père et fils et les élections de 2006

►►► Archives Sonuma : les moments clés de l’indépendance du Congo 

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