Délégation soudanaise en Belgique, réfugiés soudanais en danger? Trois questions à Suliman Baldo

Membres de la milice soudanaise chargée, entre autres, du contrôle des frontières
Membres de la milice soudanaise chargée, entre autres, du contrôle des frontières - © ASHRAF SHAZLY - AFP

43 personnes ont été identifiées en Belgique par une mission officielle soudanaise la semaine passée. Ces 43 personnes attendaient devant le Parc Maximilien une solution pour obtenir des papiers en règle. Elles attendent désormais un rapatriement. Pour certains, des recours ont été introduits.

La délégation officielle soudanaise avait été conviée en Belgique par le Secrétaire d’État à l'Asile et à la Migration, Theo Francken (N-VA). Cette initiative avait provoqué l'inquiétude de plusieurs associations, le Soudan étant un pays en guerre, et régulièrement montré du doigt pour des violations graves des droits de l'Homme. Interrogé en Commission de l'Intérieur du parlement, le Premier ministre Charles Michel a affirmé que cette mission, selon les informations transmises par le secrétaire d’État, était "ponctuelle", précisant que les rapatriements n'auront lieu que si aucun élément (laissez passer délivré, respect du principe de non refoulement, absence de recours suspensif) ne s'oppose à l'éloignement des personnes identifiées.

Néanmoins, la plupart des personnes arrêtées n'ont jamais introduit de demande d'asile. Parce qu'elles ne sont pas certaines d'obtenir une réponse positive - 55% des demandeurs Sénégalais obtiennent un titre de séjour - ou qu'elles espèrent rejoindre un autre pays, l'Angleterre par exemple. Elles sont donc sans papiers, et reprises dans aucune procédure.

Suliman Baldo, chercheur américain d'origine soudanaise, est un expert indépendant en résolution des conflits. Il travaille pour les Nations Unies, et a récemment rédigé pour le compte de l'ONG Enough deux rapports, l'un à propos de la situation humanitaire et sécuritaire au Soudan, et l'autre sur le contrôle des réfugiés par les autorités soudanaises.

Que pensez-vous du travail effectué par la délégation officielle soudanaise dans l'identification des migrants soudanais?

Le Soudan est une source de réfugiés et de migrants irréguliers. La raison de cela se trouve dans les pratiques du régime du président soudanais, Omar El Béchir, et de ses organes de sécurité, en particulier les organisations nationales de sécurité et d'intelligence, le NIS. Ces pratiques de faire la guerre sur des populations entières, comme dans la région du Darfour, sont responsables de la présence de près d'un quart de million de réfugiés dans les pays voisins du Soudan. Il y en a  60 000 au Tchad, et des milliers d'autres ont choisi de fuir vers l'Europe, vers Israël ou vers d'autres pays. Ces réfugiés fuient la répression de ces agences de sécurité. Et donc demander à ces agences de venir en Belgique identifier des réfugiés et les faire revenir au Soudan veut dire que ces derniers sont condamnés à revenir à des sévices extrêmes. Il y a d'ailleurs eu des précédents, où des réfugiés rapatriés de force d'Israël ont été tabassés. Une personne est d'ailleurs morte entre les mains des agents de sécurité soudanais. C'est une conduite tout à fait condamnable de la part des autorités belges, qui permettent à ces réfugiés d'être répertoriés de force, avec l’identification des agences de sécurité soudanaises.

D'autres pays européens ont recours à la même méthode. Que doivent-ils faire, selon vous?

Les pays européens ne doivent pas rapatrier de force les réfugiés soudanais. Parce que ces derniers craignent réellement pour leur vie lorsqu’ils se trouvent entre les mains des agents de sécurité du Soudan. Il y a des cas bien documentés dans les rapports des Nations Unies, et dans le rapport sur la situation des droits de l'Homme au Soudan, à propos de ce qui arrive aux réfugiés qui sont retournés de force au Soudan. Les pays européens doivent appliquer une extrême précaution, ils ne doivent pas enfreindre la loi internationale, en utilisant la complicité des agents de sécurité soudanais.

En ce qui concerner le contrôle de immigration massive en provenance du Soudan, il faut aussi prendre en compte  la classification du Soudan en tant que pays actif dans les pratiques de trafic d'êtres humains. Ces pratiques ont tout récemment été mises en lumière dans un rapport des Etats-Unis, rendu rendu public samedi passé, à Washington. Les Etats-Unis y reconnaissent le Soudan comme un pays responsable de trafic d'êtres humains, malgré le fait que le Soudan veuille se présenter comme un pays qui aide l'UE à empêcher le flux des réfugiés. Il y a donc là un double jeu de la part des autorités soudanaises.

Le Soudan a en effet signé des accords avec l'Union européenne pour contrôler ses frontières, il est financé pour aider l'Union à contrôler l'afflux de réfugiés vers l'Europe. Est-ce que ces accords sont aussi critiquables?

Ce sont des milices, appelées les Rapid Support Forces, les RSF, et désormais intégrées dans l’armée soudanaise, qui sont chargées d’appliquer l'accord avec l'Union européenne.

Ces forces qui patrouillent le long des frontières du Soudan avec la Libye, ces milices d'origine ethnique, recrutées par le gouvernement du Soudan, sont dirigées contre des populations entières d'origine africaine au Darfour.

Ces milices viennent donc d'être reconnues au niveau international, car elles ont désormais un rôle de partenariat avec l'Union européenne. Il s'agit  d'une forme de reconnaissance indirecte, alors que ces milices sont aussi reconnues comme étant responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité au Darfour, lors des purges ethniques de 2003 et de 2004, et depuis dans des attaques systématiques jusques 2015-2016, dans le Djabal El Marra, au Darfour.

Il y a donc une certaine complicité morale et politique de l'Union européenne, avec une force génocidaire. Je n'hésite pas à dire le mot.

L’Union européenne est bien sûr inquiète a cause du problème de l'immigration irrégulière en provenance d'Afrique subsaharienne, et sa priorité est de protéger l'Europe et ses citoyens. Mais les pays européens détournent le regard. L’Italie est  par exemple entrée en partenariat avec des milices très abusives en Libye. Il s'agit de la même pratique, utilisée par l'Union européenne cette fois au Soudan.

@wafayoumi

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK