Réfugiés : la route des Balkans, une dangereuse impasse européenne

Réfugiés : la route des Balkans, une dangereuse impasse européenne
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Réfugiés : la route des Balkans, une dangereuse impasse européenne - © ELVIS BARUKCIC - AFP

Ces derniers jours, l'Union européenne a qualifié d'"inacceptables" les conditions de vie des migrants bloqués en Bosnie-Herzégovine à la frontière croate. En plein hiver, des milliers de personnes doivent survivre dehors, dans le froid, sans aucune assistance. Or, ce sont précisément les politiques européennes qui ont transformé ce pays en une "nasse" dans laquelle s’entassent les exilés.

Ils sont environ un millier, des jeunes hommes majoritairement originaires d’Afghanistan et du Pakistan, à tenter de survivre sous la neige dans ce qui reste du camp de Lipa, à quelques kilomètres de la frontière croate, à la pointe nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine. L’armée a dressé en urgence quelques barnums et les autorités locales promettent que 900 personnes auront un toit "dans les prochains jours". Mais ici, aucune installation en dur ne sera accessible avant le printemps. Le 23 décembre dernier, les tentes installées à la hâte au printemps 2020 ont brûlé, un incendie probablement allumé par des réfugiés eux-mêmes, pour protester contre leurs indignes conditions de vie.

Après avoir traversé la Macédoine du Nord et la Serbie, ou bien l’Albanie et le Monténégro, les réfugiés qui s'engagent sur la route des Balkans cherchent à gagner le canton bosnien d'Una Sana, à la porte de l'Union européenne. Cet itinéraire n’a cessé de monter en puissance depuis la fermeture des frontières serbo-hongroises puis serbo-croates. Les chiffres communiqués en novembre dernier par la mission européenne Frontex confirment que jamais les Balkans n’ont été autant empruntés depuis 2016 que l’an dernier. Aujourd'hui, ils seraient près de 8000 bloqués en Bosnie-Herzégovine, dont près de la moitié dans des squats de fortune, qui se multiplient aux abords des villes de Bihać et Velika Kladuša.

Violences policières répétées

Le game, le "jeu" qui consiste à franchir discrètement les frontières, est devenu quasi-impossible par ici, et les violences systématiques de la police croate sont, hélas, bien documentées. Cet automne, les témoignages très étayés révélés par le Danish Refugee Council (DRC) ont fini par faire réagir la Commission européenne, qui a qualifié de "graves" les abus commis à la frontière croato-bosnienne. Jusque là, Bruxelles était restée silencieuse sur ces violences, la Croatie faisant figure de "bon gardien" des frontières européennes.

"La Croatie cherche à intégrer l'espace Schengen, voilà pourquoi elle joue si bien les chiens de garde des frontières extérieures de l'UE", rappelle Karolina Rugle d'Are You Syrious, une organisation de volontaires déployés tout le long de la route migratoire des Balkans. Pour elle, l'Union européenne est au minimum complice des violations manifestes des droits humains commises par la police croate : "S'il y avait une réelle volonté politique, les violences auraient cessé depuis longtemps : Bruxelles a suffisamment de pouvoir pour contraindre n'importe quel État membre, surtout la Croatie."

En 2018, plus de 6,5 millions d'euros ont bien été alloués à Zagreb par la Commission européenne avec l'objectif explicite de mettre en place un mécanisme de contrôle des activités de la police contre les exilés... Mais cet argent a été utilisé "pour renforcer encore la sécurité de la frontière". Or, "faute d'organisme de surveillance au sein du MUP, la police croate peut continuer à user de violences sans être inquiétée. Et aujourd'hui, tous les migrants ont droits aux mêmes mauvais traitements – hommes, femmes et mineurs", déplore Ana Ćuća, du Centre pour les études de la paix, une ONG qui offre une aide juridique aux exilés.

Les Balkans, une nasse pour les exilés

Début janvier, l'Union européenne a dénoncé la dramatique situation qui prévaut en Bosnie-Herzégovine et mis la pression sur les autorités. La Commission a aussi débloqué en urgence 3,5 millions d’euros pour "améliorer les conditions de vie des réfugiés dans le canton d’Una-Sana". Pourtant, le "cul-de-sac" bosnien s’est précisément formé à cause des politiques migratoires européennes ultra-sécuritaires. C'est en effet un cruel jeu de l'oie qui se joue de l'Autriche jusqu'en Grèce, chaque État refoulant les sans-papiers interceptés dans le pays situé en amont.

Ces dernières années, les Balkans sont donc passés du statut de sas vers l’Europe occidentale à celui de nasse. La fonction dévolue aux pays de la région consiste à bloquer les candidats à l’exil, l’UE étant naturellement prête à mettre la main à la poche pour leur assurer des conditions de vie relativement "décentes". Cette politique d’"encampement" à l’extérieur du territoire communautaire suppose une bonne coopération avec les autorités locales. C'est déjà le cas en Serbie, qui a bien compris l’intérêt économique qu’elle pouvait tirer de l’hébergement "correct" de quelques milliers de réfugiés. Mais en Bosnie-Herzégovine, toujours très divisée, les rivalités politiques ne permettent pas encore aux potentats locaux de savoir faire fructifier cette "manne".

 

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