Réformes annoncées en Algérie : "Je ne vois pas ce qui va changer, tant que le noyau du régime restera en place, à savoir l'armée"

Réformes annoncées en Algérie : « Je ne vois pas ce qui va changer, tant que le noyau du régime restera en place, à savoir l’armée »
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Réformes annoncées en Algérie : « Je ne vois pas ce qui va changer, tant que le noyau du régime restera en place, à savoir l’armée » - © Tous droits réservés

Les tensions politiques et sociales en Algérie, ce week-end, placent les algériens dans un entre-deux. D’un côté, le président Abdelmadjid Tebboune propose des gestes d’apaisement à l’égard du ‘Hirak’, le mouvement de contestation anti-régime qui a forcé Abdelaziz Bouteflika à quitter le pouvoir en 2019. De l’autre, les algériens se préparent à célébrer lundi, le deuxième anniversaire de ce soulèvement populaire.

Jeudi dernier, le président Tebboune a annoncé dans un discours à la Nation, la dissolution de l’Assemblée nationale ainsi qu’un remaniement ministériel. Il a appelé à des élections anticipées - pas avant 2022 – et souhaite "ouvrir ses portes à la jeunesse". "Les jeunes doivent avoir un poids politique", a-t-il insisté. Interpellant cette même jeunesse, il a annoncé la mise en place d'un Conseil suprême de la jeunesse et de l'Observatoire nationale de la société civile. Le scrutin se déroulera sur la base d'une nouvelle loi électorale.

La dissolution de l’Assemblée permettra de renouveler les députés qui avaient été élus en 2017, avant la chute de Bouteflika. Cette dissolution sera accompagnée de réformes, promet Abdelmadjid Tebboune, pour "donner plus de pouvoir au parlement". Le président algérien a aussi accordé la grâce à une cinquantaine de détenus du ‘Hirak’. Des gestes d'apaisement, qui se veulent comme tel, dans un contexte de crise économique et politique.

Comment ces gestes sont-ils reçus ?

Pour Dalia Ghanem, chercheuse au Carnegie Middle East Center, ce sont des réformes de façade : "Tant qu’il n’y aura pas de changement de système, je doute que ces réformes politiques annoncées satisferont le 'Hirak' ou la population. Les algériens réclament des réformes en profondeur".

Et d'ajouter, "je ne vois pas ce qui va changer, tant que le noyau du régime restera en place, à savoir l’armée. C’est l’armée qui prend les décisions, c’est elle qui a le pouvoir décisionnel. Le régime a pourtant été répudié par les algériens, le 22 février 2019, mais il reste au pouvoir. Il recycle indéfiniment une élite depuis l’indépendance du pays. C’est un système très résilient qui a su s’adapter à chaque conjoncture dangereuse, qu’elle soit économique ou politique : l’ouverture démocratique en 1989, la décennie noire de 1991-2001, le Printemps arabe en 2011 ou la chute du prix du pétrole en 2014…

On a un président qui est à la recherche d’une légitimité

Pour Dalia Ghanem, ces gestes d'apaisement ne sont pas anodins : 'Il faut aussi souligner que ces annonces interviennent trois jours avant le deuxième anniversaire du ‘Hirak’, et on a un président qui est à la recherche d’une légitimité. Il a été très mal élu. Rappelons que l’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un très faible taux de participation de 35%. Aujourd’hui, le président Tebboune se retrouve avec un 'Hirak' qui réclame des vrais changements et il a dû faire ces annonces pour montrer qu’il était bien là. Car il s’est absenté pendant trois mois, pour se faire soigner en Allemagne, après une contamination au Covid. Il devait réaffirmer sa présence…".

Ces annonces interviennent aussi alors que l’Algérie connait une crise économique particulièrement sévère.

"La crise économique est telle que le pouvoir n’a plus les moyens d’acheter les algériens", analyse encore Dalia Ghanem. "Or la corruption est un mode de gouvernance. C’est un mode de résolution de conflits dans l’espace politique. Mais l’Algérie a une rente pétrolière qui s’amenuise. Les exportations du pétrole qui représentent 60% du budget de l’état ont baissé de 40% en 2020. Les réserves de change ont considérablement diminué. L’inflation est galopante, le taux de croissance est négatif…et on a un taux de chômage qui avoisine les 15%. Et cette crise économique existait avant la pandémie… Le Coronavirus n’a fait que l’aggraver".

Un geste fort aurait été de libérer tous les détenus d’opinion, sans exception aucune !

Le président Tebboune a accordé la grâce présidentielle à une trentaine de personnes pour lesquelles une décision de justice avait été rendue ainsi qu'à d'autres pour lesquelles aucun verdict n'a été prononcé. Au total, entre 55 et 60 personnes devaient sortir de prison.

Vendredi soir, une trentaine de détenus du ‘Hirak’ ont été libérés, dont le journaliste Khaled Drareni, devenu le symbole du combat pour la liberté de la presse en Algérie. Ce correspondant pour TV5 Monde et Reporter sans frontières, a été condamné en septembre 2020 à deux ans de prison ferme pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale". Fondateur du site électronique Casbah Tribune, il avait couvert le mouvement de contestation populaire 'Hirak', notamment via ses comptes sur les réseaux sociaux, avant la suspension des manifestations à cause de la pandémie de Covid-19.

L'un de ses avocats a précisé qu'il s'agissait d'une mesure de "liberté provisoire". Khaled Drareni est en attente d'une décision de la Cour suprême le 25 février sur son pourvoi en cassation.

"Un geste fort qui aurait pu contribuer à calmer les algériens aurait été de libérer tous les détenus d’opinion, sans exception aucune !", souligne Dalia Ghanem, "tous ceux qui sont dans les geôles algériennes, alors qu’ils n’ont rien fait, si ce n’est de donner leur opinion".

Parmi les autres détenus libérés vendredi, figure aussi l'opposant politique et homme d'affaires Rachid Nekkaz, poursuivi notamment pour "incitation à attroupement non armé" et "publications pouvant porter atteinte à l'unité nationale". Également une militante du 'Hirak', Dalila Touat, connue comme porte-parole des chômeurs de Mostaganem (nord-ouest). Elle était emprisonnée et en grève de la faim depuis le 3 janvier.

Selon le Comité national de libération des détenus (CNLD), une association de soutien, quelque 70 personnes étaient en prison en lien avec le 'Hirak' et/ou les libertés individuelles. Des poursuites fondées dans au moins 90% des cas sur des publications critiques envers les autorités sur les réseaux sociaux.

Où en est le mouvement 'Hirak' ?

Le mouvement 'Hirak' continue d'exiger le démantèlement du "système" politique en place depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962. Des appels à manifester lundi dans tout le pays circulent sur les réseaux sociaux.

Dalia Ghanem se montre assez dubitative à l’égard de ce mouvement tel qui agit aujourd’hui, "d’autant que les manifestations hebdomadaires ne sont plus possibles à cause du Covid, et surtout, elles n’ont pas porté les fruits que le 'Hirak' espérait", analyse-t-elle. "Je pense qu’il est difficile de négocier avec un mouvement qui n’a pas de leadership. Je comprends bien la peur des algériens d’avoir un leadership qui risque d’être coopté, marginalisé, ou même emprisonné… Mais il est important pour le 'Hirak' d’avoir une conversation en son sein, au niveau local et régional, pour définir les étapes suivantes. ‘Que veut-on, comment et avec qui. Concrètement, qu’attend-on du régime’. Parce que le radicalisme politique qui consiste à vouloir ‘dégager’ tout le monde, ce n’est pas faisable".


►►► Lire aussi : Quel est le bilan de la contestation populaire "Hirak", un an après son début ?


Le 'Hirak' est né le 16 février 2019 à Kherrata, à 200 km d’Alger pour protester dans un premier temps contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel. Le mouvement de contestation s’est ensuite étendu pour atteindre Alger le 22 février. On verra quelle ampleur les algériens donneront à ce deuxième jour anniversaire du 'Hirak', ce lundi.

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