Réchauffement climatique : la fonte de la calotte glaciaire du Groenland aurait atteint le point de non-retour, vrai ou faux?

Au Groenland, il est fréquent que de la glace fondue forme des lacs sur de la glace flottante, comme ici près d'Ilulissat, le 30 juillet 2019. Une conséquence du réchauffement climatique.
3 images
Au Groenland, il est fréquent que de la glace fondue forme des lacs sur de la glace flottante, comme ici près d'Ilulissat, le 30 juillet 2019. Une conséquence du réchauffement climatique. - © Sean Gallup - Getty Images

En ces temps de canicule, c'est une information qui pourrait donner... froid dans le dos : la fonte de la calotte glaciaire du Groenland aurait atteint un point de non-retour. C'est une étude publiée sur le site Nature Communications Earth and Environnement qui tire la sonnette d'alarme : tous les efforts entrepris n'empêcheraient pas la fonte des glaciers et leur disparition totale. Nous avons essayé d'y voir plus clair. 

Une fonte qui s'accélère

Rappelez-vous, c'était au mois de juin 2019. Cette photo, prise par des scientifiques danois traversant le fjord d’Inglefield (Bredning) avec leurs chiens les pieds dans l'eau, au nord-ouest du Groenland, le 13 juin 2019, avait fait le tour du monde. Elle illustrait à elle seule les dérèglements climatiques. Un an plus tard, la situation s'aggrave encore, selon cette étude menée par des chercheurs de l'Ohio State University. Grâce entre autres à l'utilisation de données recueillies par satellite, ils ont pu observer l'évolution de 200 glaciers du Groenland au cours de ces 40 dernières années, et la fonte de la calotte glaciaire est bel et bien avérée.

Frank Pattyn, glaciologue à l'ULB, nous explique comment la taille de la calotte glaciaire varie : "La calotte prend du volume grâce à l'accumulation de neige et de glace, mais elle en perd aussi à cause de la fonte de la glace. Si la fonte est égale à ce qu'on accumule, le volume ne bouge pas. Ce que l'on constate depuis plusieurs années, et qui est confirmé par cette étude, c'est que le Groenland perd de la masse, et contribue ainsi à l'élévation du niveau de l'eau". Une perte de l'ordre de 450 milliards de tonnes par an dans les années 80 et 90, compensées par des chutes de neige. Depuis les années 2000, ce sont pas moins de 500 milliards de tonnes par an qui fondent, alors que la quantité de neige tombée n'augmente pas.

Une fois que la glace est fondue, elle est perdue

Pour bien comprendre ce fonctionnement, et les résultats de l'étude, il faut se rendre compte que la calotte glaciaire bouge : "Elle transporte la glace, qui se déplace de l'intérieur de la calotte vers les bords, et arrive vers des glaciers, qui sont le plus souvent en contact avec l'océan (Arctique et Atlantique Nord). Ces morceaux vont un jour casser, terminer dans l'océan pour former des icebergs, et finir par fondre". Cette étude s'est focalisée sur le comportement de ces glaciers lors de ces quarante dernières années, et le constat que l'on peut tirer de l'étude américaine est clair : "A partir de 2005, il y a eu une nette accélération de la fonte de ces glaciers. On ne perd pas juste la glace par la fonte, mais aussi par le transport accéléré de la glace vers l'océan. Et une fois que la glace est fondue, elle est perdue". 


►►► À lire aussi: Le Groenland a perdu 600 milliards de tonnes de glace en deux mois


 

Hausse de température des océans

La hausse de température des océans aggrave aussi le phénomène de fonte, les glaciers étant donc en contact avec la mer. La glace étant moins froide, la friction diminue, comme nous l'explique Frank Pattyn  : "Une calotte glaciaire est comme une bouteille de vin, et le fond est comme le bouchon dessus, si le bouchon s'abîme et s'érode, le vin va s'écouler de la bouteille". De la même manière que le vin, l'eau va glisser sous la glace, aidant à la faire bouger. Un mouvement également favorisé, comme c'est le cas pour les glaciers alpins, par la percolation de l'eau à travers la glace et la création de poches d'eau entre la roche et la glace, qui finit par se détacher. Ce transport de la glace vers les océans est ce que les chercheurs de l'étude ont appelé l'"amincissement dynamique", et c'est précisément cette perte de glace dynamique qui est problématique.


►►► À lire aussi: Italie : un glacier du Mont Blanc menace de se détacher


La mer monte

Tous ces phénomènes cumulés ont un effet sur le niveau des océans. Lors de son dernier rapport sur le climat en 2013, le Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC) estimait la hausse du niveau des mers à 43 cm d'ici la fin du siècle si la température globale augmentait de 2°, et de 84 cm si cette hausse était de 3 ou 4°. Des chiffres désormais fort optimistes, si l'on en croit le rapport 2019 du GIEC sur les océans et la glace, qui date de 2019, qui parle désormais d'une hausse de près d'un mètre du niveau des mers. Jean-Pascal van Ypersele, professeur de climatologie à l'UCLouvain et ancien vice-président du GIEC, est très concerné par la problématique de la fonte des glace.

Pour lui, cette étude est un nouveau signal, qui doit conscientiser les citoyens du monde entier, le monde politique et les acteurs économiques à respecter l'accord de Paris sur le climat : "Ce que l'étude montre, c'est qu'il faut absolument respecter l'accord de Paris et baisser nos émissions de gaz à effet de serre de façon à éviter que le Groenland ne fonde, certes, mais également l'Antarctique, dont la situation n'est pas meilleure et qui contient 10 fois plus de glace".

Comme laisser la porte du congélateur ouverte

Le climatologue, s'il est réaliste quant à l'urgence de la situation, ne partage cependant pas le côté alarmiste et pessimiste de l'étude : "Je suis convaincu que l'avenir est entre nos mains, y compris en ce qui concerne l'évolution de la calotte glaciaire du Groenland. Le futur dépend de la vitesse à laquelle nous allons réagir. C'est comme un congélateur, si nous ouvrons un tout petit peu la porte, nous savons que ce qui est à l'intérieur va fondre, et que nous allons perdre tout ce qu'il y a dedans. Mais nous savons aussi qu'ouvrir la porte de 5 mm, de 5 cm ou que si nous l'ouvrons en entier, la vitesse à laquelle va se faire le dégel n'est pas la même ! Nous avons le maîtrise de la porte du congélateur. Elle est malheureusement ouverte, le dégel est en cours, le Groenland seul va contribuer à l'élévation du niveau des mers de 12 cm d'ici la fin du siècle, et ensuite de 6 ou 7 mètres, c'est l'équivalent en eau de la glace qu'il contient. Mais cette élévation peut se produire en 5000 ans, ou en 500 ans. Cette vitesse de fonte est de notre ressort. Elle dépend des mesures que l'on va prendre - ou pas - contre le réchauffement climatique".


►►► À lire aussi: Rapport du GIEC sur le climat: la fonte de la calotte de l'Antarctique serait catastrophique pour toute la planète


 

Un point de non-retour ?

Si le mouvement de fonte des glaces est en pleine accélération depuis ces vingt dernières années, le glaciologue Frank Pattyn nuance cependant le point de non-retour évoqué à propos de la fonte du Groenland : "Cette disparition se fait sur plusieurs milliers d'années. Ce sont les médias qui parlent de point de non-retour, pas l'étude en question. Mais la fonte va continuer, et même si elle diminue grâce aux efforts que nous pourrions faire, le Groenland va continuer à perdre de la masse, et il est évident que nous rapprochons de plus en plus de ce 'tipping point'". Un avis que partage Jean-Pascal van Ypersele : "Mettre l'accent uniquement sur la notion de point de non-retour, qui est en partie subjective, et tirer des conclusions qui suggèrent qu'on ne peut plus rien faire est dangereux du point de vue des politiques climatiques. Nous avons encore la maîtrise des événements, nous pouvons réduire les émissions de gaz à effet de serre avec un peu de volonté, il n'y a aucune raison d'être fataliste ou désespéré". 

Pour les deux scientifiques, nous sommes en présence de marqueurs clairs des changements climatiques, comme les canicules à répétitions de ces dernières années, et cette étude en fait partie. Il est grand temps de prendre des mesures efficaces et rapides. Avant, peut-être, d'atteindre le point de non-retour.

 

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK