RDC: une course contre la montre pour trafiquer les résultats?

Le mystère des machines à voter.
Le mystère des machines à voter. - © CAROLINE THIRION - AFP

Les résultats provisoires de l'élection présidentielle qui s'est tenue le 30 décembre en République démocratique du Congo ne seront pas publiés ce dimanche, comme cela était initialement prévu. La Commission électorale dit n'avoir dépouillé que la moitié des bulletins de vote. Corneille Nangaa, le président de la CENI, a déclaré ignorer quand les résultats seraient prêts à être diffusés. Une raison fallacieuse selon de nombreux observateurs qui craignent que le pouvoir ne cherche à gagner du temps pour trafiquer les résultats et chercher à diviser l'opposition en "achetant" ou en faisant miroiter des postes à certains.

Tout le monde a déjà les résultats

Le problème est d'abord technique. Les mystérieuses 'machines à voter' soupçonnées par l'opposition d'être des 'machines à tricher' n'ont pas encore livré tous leurs secrets.

Pour Jean-Claude Mputu, politologue, professeur de Sciences politiques à l’Université de Mbandaka, et proche de la société civile congolaise, il n’y a pas de raisons objectives à ce retard. La CENI affirme avoir compilé moins de la moitié des procès-verbaux, alors que la CENCO, la conférence des Evêques, ainsi que d’autre missions d’observation possèdent de leur côté quasi la totalité des résultats .

"Monsieur Nangaa parle de la difficulté à collecter les résultats, mais il n’explique par quelles sont ces difficultés et ce qui explique ce grand retard." La CENI a promis pour ce dimanche de faire le point sur le processus de dépouillement.

Le mystère des machines à voter

Les bulletins de vote sont-ils collectés manuellement, ou ont-ils été envoyés par Internet aux centres de compilation de Kinshasa ? Une ambiguïté persiste. "C’est un secret de polichinelle que de dire que le jour-même des élections, la CENI a reçu les résultats électroniques envoyés par les machines. Les machines ont immédiatement transmis les données par internet. Le problème c’est que légalement, ces données ne peuvent pas être utilisées par la CENI, et la pression de l’opposition fait que la CENI se sente obligée de ne pas les utiliser (puisque la CENI a toujours prétendu que les machines à voter étaient juste des imprimantes, et n’étaient pas capables de transmettre les résultats par Internet, ndlr). Du coup la CENI dit attendre les résultats papiers des procès-verbaux. La commission électorale prétend avoir des difficultés pour acheminer ces résultats papier à Kinshasa."


►►► Fraudes avec les machines à voter en République démocratique du Congo? Le reportage de TV5


Il faut se rappeler que le pouvoir a coupé internet dès le 1er janvier. Mais le réseau fonctionnait bien le 30 décembre, jour des élections, ainsi que le 31. La CENI a donc eu le temps de se faire envoyer l’ensemble des résultats depuis les bureaux de vote.

"Les autorités ont coupé Internet après le 31 parce qu’elles se sont rendu compte que la CENI recevait les données, mais que c’était aussi le cas de l’Église et de la société civile, qui ont fait un travail remarquable en terme de transmission des données grâce à Internet. Le pouvoir s’est rendu compte du danger de cette diffusion en ligne. Il n’aurait plus les moyens de "tripatouiller" les élections, et d’organiser la grande fraude pour modifier les résultats."

Kabila connaît le nom de son successeur

"Les données transmises par les machines à voter sont connues des experts. Il faut rappeler que l’Église a eu le plus grand réseau d’observateurs  à travers le pays (40.000). Les résultats des procès-verbaux ont été affichés dans les bureaux de vote. Le jour des élections, les observateurs de la CENCO ont transmis par internet le résultat des PV à Kinshasa. Le lendemain, cette opération a continué. Après la coupure d’internet, le 1er janvier, la CENCO, qui avait prévu le coup, disposait à travers le pays d’un réseau de transmission par satellite qui a permis aux observateurs de continuer à envoyer les résultats. Sur base de ces données, la CENCO a été — très vite — en mesure d’avoir les premières tendances fondées sur plus du tiers des bureaux de vote. Sur cette base, l’Église a pu dire que l’avance du candidat arrivé en première position était tellement large qu’il ne pouvait être rejoint. Et cette tendance ne fait que se renforcer. C’est sur cette base que la CENCO a dit à la presse qu’elle connaissait le nom du vainqueur mais en outre, la CENCO a révélé ce nom aux diplomates accrédités à Kinshasa, et l’a annoncé hier directement au président Kabila."

Joseph Kabila connaîtrait donc le nom de son successeur. Et le nom qui circule avec insistance est celui de Martin Fayulu. Mais seule la CENI a le droit de l’annoncer officiellement. 

A qui profite ce retard de la CENI ?

Que se passe-t-il dans les coulisses du pouvoir à Kinshasa, pendant ces journées d’attente? Qui a intérêt à "profiter" de ce retard de la CENI ?

Pour Jean-Claude Mputu, le pouvoir cherche à gagner du temps. Et essaie de modifier l’ordre d’arrivée des candidats à la présidence. Il tente donc de tricher. "Le problème c’est que l’écart est tellement énorme entre les deux candidats de l’opposition et monsieur Shadary (le candidat de la formation présidentielle sortante) que la CENI a du mal à modifier l’ordre du tiercé. On connait le nombre de machines à voter. On connait le nombre d’électeurs par machine. Il est impossible d’augmenter artificiellement le nombre de votants. Il faut donc diminuer le nombre de résultats, ce qui est un écueil technique."

"Sur le plan politique, le pouvoir cherche à diviser l’opposition par des négociations secrètes avec le clan de l’UDPS. Il a notamment proposé le poste de premier ministre à Felix Tshisekedi. Celui-ci l’a refusé pour le moment mais nous savons de source sûre que les négociations continuent. Nous avons aussi appris que le pouvoir essaie de corrompre un certain nombre d’opposants moyens. On assiste enfin à un déploiement massif de forces armées à travers toutes les villes du pays, afin de parer à toute contestation après la proclamation de 'son' candidat. "

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