Rafiki, premier film sur l'homosexualité projeté dans un cinéma kenyan

C’est une première au Kenya. Un film traitant de l’homosexualité est projeté cette semaine dans un cinéma de la capitale Nairobi. Rafiki, "Ami" en swahili, raconte une histoire d’amour entre deux jeunes filles. Il a été censuré par les autorités pour apologie du lesbianisme mais la justice a levé temporairement l’interdiction pour que le film puisse être sélectionné aux Oscars.

13 heures, un jour de semaine au cinéma Prestige Plaza de Nairobi. L’heure de programmation du film Rafiki est particulièrement défavorable et pourtant, la machine à pop-corn tourne à plein rendement, la salle est comble. Les Kenyans sont venus en masse pour regarder le premier film traitant d’homosexualité jamais projeté dans le pays. Parmi eux, Mauritius, 26 ans : "C’est un film que nous devons voir absolument. Je trouve que c’est ridicule de l’avoir censuré. Pourquoi faudrait-il que quelqu’un dicte aux réalisateurs quelle histoire raconter et aux gens quelle histoire regarder au nom de prétendues valeurs morales ? Tout ce qu’ils ont réussi à faire, c’est de la publicité gratuite !".

Dans la queue interminable devant le guichet, un jeune garçon, membre de la communauté LGBT, nous sourit. Il souhaite rester anonyme : "C’est une véritable victoire. C’est bien plus que ce dont j’avais rêvé. Le film normalise notre existence et cela me rend heureux car aujourd’hui, c’est dangereux d’être homosexuel au Kenya".

Dans le hall du cinéma, aucune affiche ne fait la promotion du film Rafiki. Une simple feuille A4 collée sur un mur précise que seuls les plus de 18 ans sont acceptés pour la projection. Andrew se fait recaler au moment d’acheter son billet. "Ils m’ont dit que je ne pouvais pas entrer car je n’ai pas de pièce d’identité. Je suis très déçu."

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Seule cette petite affiche fait la promotion du film © Charlotte Simonard

Parmi les badauds, Sheila Munyiva, l’une des deux actrices principales du film. Jupe courte, t-shirt scintillant, rouge à lèvre prononcé, Sheila arbore un large sourire. "Pour être honnête, je ne m’attendais pas à être ici aujourd’hui après tout ce que l’on a traversé et surtout après ce que les autorités ont dit à propos du film. Je pensais ne jamais vivre ce moment dans mon pays. Vendredi, quand la justice a levé l’interdiction, j’étais en larmes. C’est merveilleux."

Vendredi 21 septembre, la justice a levé provisoirement l’interdiction de diffusion du film Rafiki suite à un recours introduit par les producteurs. La projection sera temporaire et aura lieu dans un seul cinéma de la capitale jusqu’au 29 septembre prochain. Car pour être sélectionné aux Oscars, le film doit avoir été diffusé sept jours consécutifs dans le pays d’origine. Passé cette semaine, Rafiki restera interdit au Kenya.

A l’origine de la censure, un homme, Ezekiel Mutua, le directeur de l’instance de régulation audiovisuelle (Kenya Film Classification Board). Il y a 5 mois, il prononce l’interdiction du film Rafiki au Kenya. Au même moment, le film est sélectionné au festival de Cannes dans la catégorie "Un certain regard", une première dans l’histoire du cinéma kenyan. Mais Ezekiel Mutua n’en a que faire de cette nomination et accuse la réalisatrice, Wanuri Kahiu, de faire l’apologie du lesbianisme, une entrave, selon lui, à la culture et aux valeurs du Kenya. Sur une grand chaine de télévision du pays, il affirme : "Ce film normalise l’homosexualité et fait croire aux jeunes femmes que c’est " cool " d’avoir une relation sexuelle entre elles. La loi kenyane prévoit que la famille est le socle de la société et que le mariage doit être prononcé entre deux personnes de sexe opposé. C’est très bien que le film soit sélectionné au festival de Cannes. Mais la France et même les Etats-Unis reconnaissent l’homosexualité. Nous, au Kenya, nous refusons de le faire."

Selon la loi kenyane datant de l’époque coloniale, l’homosexualité est un crime passible de 14 ans de prison.

Dans la salle obscure de ce petit cinéma de Nairobi, les annonces publicitaires s’enchaînent avant la projection de Rafiki. Soudain, des huées retentissent à la vue du logo de l’instance de régulation de l’audiovisuel kenyan, à l’origine de la censure du film.

Depuis la sortie de Rafiki, Sheila Munyiva, qui joue le rôle d’une des deux jeunes filles lesbiennes, subit des pressions et des menaces : "Je dois avouer que je suis bien plus nerveuse qu’avant. J’ai clairement pris un risque avec ce film mais aujourd’hui, cela paie. Le film est projeté au Kenya. Cela dit, je ne sais pas encore quelles seront les conséquences pour nous".

Wanuri Kahiu, la réalisatrice, est toujours en tournée mondiale pour la promotion de Rafiki. Objectif : une sélection aux Oscars, ce qui entrerait encore un peu plus le film dans l’histoire du cinéma kenyan.

Bande annonce du film (en anglais)

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