Qui est Victor Jara, la voix de la contestation au Chili?

Qui est Victor Jara, la voix de la contestation au Chili ?
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Qui est Victor Jara, la voix de la contestation au Chili ? - © CLAUDIO SANTANA - AFP

La contestation civile sans précédent qui frappe le Chili entre déjà dans sa troisième semaine consécutive. Depuis le début du mois d’octobre, ce sont des centaines de milliers de Chiliens qui battent le pavé pour lutter contre une augmentation du prix du ticket de métro, mesure depuis supprimée, et par extension contre les inégalités socio-économiques qui frappent le pays.

De nombreuses mesures sociales ont déjà été adoptées par le gouvernement mais elles ne semblent pas suffisantes pour calmer ce soulèvement populaire inédit qui a déjà fait 20 morts, dont cinq après l’intervention des forces de sécurité, selon des chiffres officiels.

Parmi le tumulte, une voix résonne durant les rassemblements. Celle de Victor Jara, un chanteur d’origine chilienne, décédé en 1973 à l’âge de 40 ans et dont les chansons sont devenues symboles de défiance envers le pouvoir.

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"Le droit de vivre en paix"

Les manifestations monstres qui se sont déroulées dans la capitale n'ont pas uniquement eu lieu dans un climat de tension mais ont également permis d'être le théâtre des scènes de communion frappantes.

Depuis quelques jours, de nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux sur laquelle on peut entendre des milliers de Chiliens reprendre à l’unisson des morceaux de Victor Jara.

Certaines de ses chansons dont la plus connue, "Te recuerdo Amanda" ("Je me souviens de toi Amanda") illustrent l'aspect social très fort qui entoure les textes de l'artiste. Ce titre raconte l'histoire d'Amanda qui doit retrouver son amoureux Manuel. Les deux tourtereaux n’ont que cinq minutes de pause de son travail à l’usine pour être ensemble. Un jour, Manuel part à la montagne pour combattre la dictature militaire. Il ne reviendra pas.

Parmi les autres œuvres du poète chilien, c’est surtout le morceau "El Derecho de Vivir en Paz" ("Le droit de vivre en paix"), sorti en 1971, qui est rapidement devenu le symbole chanté de cette contestation. A l’origine, ce morceau était dédié au leader communiste Ho Chi Minh et au Vietnam, touché par la guerre contre les Etats-Unis.

Sur une des nombreuses vidéos qui circule sur les réseaux sociaux, on peut y entendre la soprano Ayleen Jovita Romero braver le couvre-feu pour entonner les paroles du célèbre chanteur, porte-parole d'un engagement culturel mais surtout politique au sein de son pays.

Figure culturelle majeure et artiste militant

Né en 1932 d’une famille paysanne et membre du parti communiste, Victor Jara débute sa carrière artistique dans le courant des années 50. A cette époque, il se passionne pour la musique folklorique chilienne mais mène parallèlement, et avec brio, des activités dans le domaine du théâtre. Il intègre rapidement de nombreuses compagnies et voyage aussi bien eu Europe qu'en URSS pour son travail.

Ce n’est que dans les années 60 que sa notoriété et son travail en tant que chanteur militant prennent une nouvelle dimension. Son engagement politique se fait également de plus en plus important.

Celui-ci se traduit alors autant par des apparitions à la télévision lors de programmes dénonçant le fascisme ou encore le volontariat dont il fait preuve durant les grandes grèves qui touchent le pays en 1972.

A travers son oeuvre, Jara entend s'adresser aux classes moyennes et au "petit peuple". Ses chansons abordent d'ailleurs la vie des classes prolétariennes mais aussi les thèmes de l’anti-impérialisme, de la guerre civile, de l’oppression militaire, des inégalités sociales tout en s’opposant à la classe bourgeoise du pays.

Victor Jara fut un également proche du président socialiste Salvador Allende et du parti de l’Unidad Popular. Il deviendra d'ailleurs ambassadeur culturel sous son gouvernement.

Tué sous les balles de la dictature Pinochet

Le 11 septembre 1973, quelques heures après le début du coup d’Etat militaire contre Salvador Allende, et alors que le chanteur donne un cours à l’université de Santiago où il est professeur depuis deux ans, il est arrêté durant une rafle menée par les forces armées d'Augusto Pinochet.

Il fut maintenu prisonnier plusieurs jours avec plus de 6000 syndicalistes mais aussi des militants socialistes artistes et des jeunes dans un stade de la capitale Santiago, stade qui porte aujourd’hui son nom.

Entre le 14 et le 16 septembre 1973, Victor Jara fut ensuite torturé par des membres du régime de Pinochet et ses doigts furent coupés pour qu’il ne puisse plus jouer de la guitare. Devant des milliers de détenus, le commandant face à lui demanda alors à Jara comme il allait désormais pouvoir jouer de la musique.

Le chanteur, mains en sangs, ne s'abaissa pas à cette humiliation, grimpa alors sur une estrade et entonna a cappella Venceremos ("Nous triompherons"), l’hymne de l’Union Populaire. Le morceau fut immédiatement repris à l’unisson par les autres prisonniers présents, provoquant la stupéfaction et la colère de ses bourreaux.

Ceux-ci, constatant l’impact dangereux de ses mots, l’exécutèrent immédiatement ainsi que de nombreux activistes arrêtés à ce moment-là. Son corps fut abandonné avant d'être récupéré par sa femme, la Britannique Joan Turner, puis d'être enterré clandestinement. Après son exhumation, l’impact de 44 balles fut constaté sur son corps.

Avec le président de l’époque Salvator Allende, Victor Jara reste l’une des victimes les plus symboliques parmi les "desaparecidos" (ces personnes victimes de disparition forcées, tuées et jamais retrouvées) de la dictature de Pinochet.

Ces dernières années, une multitude d'artistes influents, à l'image de Bruce Springsteen ou U2, ont déjà rendu hommage à la figure et l'oeuvre du poète chilien. Des obsèques solennelles lui ont d’ailleurs été rendues en décembre 2009, 36 ans après sa disparition.

Trois jours d’hommage national avaient été décrétés par la présidente de l’époque, Michelle Bachelet, et des milliers de Chiliens avaient alors accompagné le cortège funéraire. "Victor peut enfin reposer en paix après 36 ans, mais beaucoup d’autres familles aimeraient aussi retrouver la paix et il est important de poursuivre la quête de justice et de vérité", avait alors déclaré Bachelet.

Après un procès débuté en 2013, ce n’est finalement qu’en 2018 que neuf de ses bourreaux ont enfin été condamnés par la justice pour leurs crimes. Huit d’entre eux ont écopé d’une peine de 18 ans de prison et le dernier d’une peine de 5 ans pour complicité.

Une demande d’extradition pour un dernier officier, Pedro Barriento, réfugié aux Etats-Unis, n’a toujours pas abouti depuis 2014. C’est lui qui est soupçonné d’avoir porté le tir fatal au chanteur.

Alors que le pays s’oppose aujourd'hui contre le modèle économique ultralibéral, instauré à l’époque par la dictature d’Augusto Pinochet, les chansons de Victor Jara, devenu un véritable mythe contre la barbarie, résonnent à nouveau dans le ciel chilien avec une symbolique très particulière.

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