Qui a tué Nemtsov? Les Occidentaux, selon les alliés du Kremlin

"Il ne fait aucun doute que le meurtre de Nemtsov a été organisé par les services secrets occidentaux pour provoquer un conflit intérieur en Russie", a déclaré le leader de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, dont les propos ont été largement repris par les médias pro-Kremlin. "C'est leur façon de faire: d'abord on prend quelqu'un sous son aile, on l'appelle 'ami des Etats-Unis et de l'Europe' et puis on le sacrifie pour accuser les autorités locales. La condamnation à mort (de Nemtsov) prononcée dans une capitale occidentale a très bien pu être exécutée par les services secrets ukrainiens", selon Ramzan Kadyrov.

Le président Vladimir Poutine avait donné le ton en parlant de "provocation" juste après l'annonce de l'assassinat de Boris Nemtsov, critique radical du Kremlin qui dénonçait la corruption du pouvoir et l'implication de la Russie dans la guerre en Ukraine.

La chaîne d'informations en continu Rossia 24, qui contribue fortement comme les autres chaines de télévision, toutes pro-Kremlin, à façonner l'opinion publique a fait intervenir de nombreuses personnalités pour commenter l'assassinat de Boris Nemtsov.

"La main des services"

"C'est une opération dans laquelle on voit bien la main des services secrets occidentaux", y déclare Guennadi Seleznev, ancien responsable communiste et ex-président de la Douma (chambre basse du Parlement).

Le politologue Alexeï Martynov intervient derrière lui: "Je voudrais attirer votre attention sur le fait que les Américains ont réagi avec une rapidité suspecte (au meurtre de Nemtsov). Le texte était manifestement déjà prêt". "Tout cela s'inscrit dans la guerre de l'information que mènent les Etats-Unis et l'Europe contre Poutine et la Russie", renchérit l'ancien chef du FSB (services secrets) et député du parti du Kremlin Russie Unie, Nikolaï Kovalev.

Après des intervenants qui tiennent tous à peu près le même langage, une journaliste revient sur la piste ukrainienne avec des allusions mystérieuses: "Et puis, il y a sa vie privée, cette femme ukrainienne avec qui il était, le fait qu'il allait souvent à Kiev... Pour quelles raisons ? Tout cela n'est pas clair".

Pour le premier vice-président de la Douma (chambre basse du parlement russe), Ivan Melnikov, il s'agit d'un complot ourdi par les ennemis de la Russie: "Si on regarde le moment choisi, cela a tout l'air d'une provocation sanglante organisée avec les mêmes objectifs que quand le Boeing (malaisien) a été abattu" le 17 juillet 2014 au dessus de l'Est de l'Ukraine. Dans quel but ? "Semer le trouble dans le pays et déchaîner l'hystérie antirusse à l'étranger".

L'ancien ambassadeur américain à Moscou, Michael McFaul, a déclaré sur Twitter recevoir "des centaines si ce n'est des milliers de tweets disant que ce sont les Etats-Unis qui ont tué Nemtsov. C'est manifestement une campagne payée".

"Cinquième colonne"

La chaine de télévision NTV devait diffuser dimanche un nouvel épisode d'une série consacrée à dénoncer les opposants, notamment Boris Nemtsov, dans un style rappelant fortement la propagande soviétique anti-occidentale des années de la Guerre froide.

Après l'assassinat de Nemtsov, NTV a annulé cette émission. Le site de NTV promettait diverses révélations: "Comment se prépare le Maïdan russe ? Pourquoi nos opposants vont-ils en Suisse ? Que leur apprennent leurs instructeurs à Kiev ? Pourquoi rencontrent-ils des diplomates étrangers dans des conditions de conspiration maximum?". "La haine que déverse chaque jour les chaînes de télévision officielles devait finir par se transformer en sang", a relevé la journaliste d'opposition Xénia Sobtchak, une proche de Nemtsov.

Les opposants au Kremlin sont régulièrement qualifiés par les médias officiels de "traîtres à la patrie", "agents de l'étranger", "ennemis de l'intérieur" ou "membres de la cinquième colonne".

Une semaine avant l'assassinat de Nemtsov, une manifestation pro-Poutine et "anti Maïdan" avait réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes à Moscou: "Débarrassez-nous de la cinquième colonne", demandait une banderole tenue par les manifestants. "Le meurtre de Nemtsov pèse sur la conscience du pouvoir, qui a libéré les instincts de pogrom les plus sombres", a écrit sur Twitter le célèbre avocat russe Genrikh Reznik.

Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les amateurs de théories du complot qui relèvent que Nemtsov a été tué le jour où sont célébrées les Forces des opérations spéciales, une fête créée la veille même du meurtre par un décret du président Poutine.

D'autres rappellent que la journaliste d'opposition Anna Politkovskaïa avait été tuée en 2006 le 7 octobre, le jour de l'anniversaire de Vladimir Poutine.

L'opposant Nemtsov avait les "preuves" de l'implication russe en Ukraine selon un de ses amis

"Il avait des preuves. Il disait être en contact à Ivanovo, Iaroslavl et dans d'autres villes avec des proches de soldats russes tués" en Ukraine, a déclaré à l'AFP Ilia Iachine, qui dirige le mouvement d'opposition Solidarnost et était l'un de ses proches amis.

Ilia Iachine a déclaré craindre maintenant que ces preuves ne soient jamais rendues publiques. "Je ne sais pas comment il avait obtenu ces informations. Les enquêteurs sont venus chez lui deux heures après le meurtre, puis à son bureau le lendemain. Ils ont emporté des documents et les locaux sont maintenant bloqués", a-t-il précisé à l'AFP.

Ces informations devaient être rassemblées dans "un rapport intitulé +Poutine et la guerre+" qui était sur le point d'être publié, avait confié Boris Nemtsov deux jours avant son assassinat, selon Ilia Iachine. "Je pense que s'il avait fini ce rapport, il aurait fait sensation", avait auparavant assuré Ilia Iachine à la chaîne de TV d'opposition Dojd. "Mais je ne peux pas affirmer que son meurtre est précisément lié à cette affaire. Il me semble que c'est une donnée importante, à laquelle l'enquête devrait prêter attention".

Boris Nemtsov avait publié plusieurs rapports dans le passé, dont l'un sur la corruption dans de la préparation des jeux Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi. Peu d'informations ont filtré sur l'enquête depuis l'assassinat par balle de l'opposant vendredi peu avant minuit, non loin du Kremlin.

AFP

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