Quel est le véritable état de santé d'Alexeï Navalny? "Le régime politique russe s'est aujourd'hui constitué en forteresse"

L’opposant russe, Alexeï Navalny, en grève de la faim, se trouverait dans un état de santé plutôt critique. Depuis lundi, il est dans un service pénitentiaire hospitalier.

Les autorités russes affirment que son état est "satisfaisant" — c’est le mot qu’elles emploient — et qu’il a désormais accepté de recevoir un traitement vitaminé.

Aude Merlin, chargée de cours en Sciences politiques à l’ULB, spécialiste de la Russie et membre du Cevipol était ce matin invitée sur La Première.

Quel crédit apporter aux affirmations du pouvoir russe ?

"On sait que lorsqu’une question est politiquement sensible en Russie, dans le contexte d’un régime autoritaire, on ne peut pas apporter a priori un crédit à une telle parole. Et la question d’Alexeï Navalny est une question politiquement et extrêmement sensible, tant il est vrai que le Kremlin en a maintenant réellement fait sa bête noire, l’opposant numéro un, après l’avoir d’une certaine façon ignoré pendant des années et avoir précisément essayé d’en minimiser l’importance".

Quel est l’intérêt de Moscou aujourd’hui de peut-être cacher le véritable état de santé d’Alexeï Navalny ? Ne craignent-ils pas des représailles internationales ?

"Vous touchez à une question clé, c’est-à-dire que le régime politique russe aujourd’hui s’est en quelque sorte constitué en forteresse, avec la production d’un discours en interne, à destination de la population russe, d’une forteresse assiégée. Et donc, en réalité, la question des représailles, je crois qu’elle n’est plus dans le logiciel, en quelque sorte, de ce qui peut être perçu par le Kremlin comme étant quelque chose qui pourrait faire changer les choses. Bien au contraire, d’une certaine façon. Le Kremlin utilise tout ce qui peut venir d’Occident et qui est d’une certaine façon offensif ou qui se situe sur le terrain des valeurs comme quelque chose qui viendrait avaliser cette thèse de la forteresse assiégée.

De toute façon, il y a aussi une forme d’improvisation. Dans un premier temps, les autorités russes avaient décidé d’ignorer la figure de Navalny. Puis, à un moment donné, ça n’a plus été possible et il y a donc eu un changement de logiciel par rapport au traitement de cette affaire. Et là, je crois qu’en réalité, il y a une tradition politique, surtout sur les bilans médicaux et en particulier lorsqu’il s’agit d’opposants. Là, il s’agit évidemment de faire bonne figure. C’est ce qu’a dit l’ambassadeur russe au Royaume-Uni : 'La situation de santé de M. Navalny est satisfaisante'".

Ils se sentent sans doute un peu intouchables à ce niveau-là. Lundi, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se sont réunis par visioconférence pour évoquer le cas de la Russie, et notamment celui d’Alexeï Navalny. Selon Josep Borrell, le haut représentant de l’Union européenne, il n’y a pas d’élargissement de sanctions européennes envisagé pour l’instant. Pourquoi pas ?

"Ça pose la question des sanctions en général et des sanctions en particulier vis-à-vis de la Russie, c’est-à-dire que le bilan des sanctions est un bilan qui est relativement mitigé. Ensuite, il y a eu la gifle qu’a reçue Josep Borrell à Moscou début février, lorsqu’il est allé rencontrer M. Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, et qu’il a justement voulu porter la carte des valeurs et la carte du dialogue avec la Russie. Il a alors reçu un camouflet diplomatique absolument cinglant. Là, en plus, l’argument qui est brandi par les autorités européennes pour justifier l’absence de montée ou d’escalade dans les sanctions est le fait que, pour le moment, concernant l’Ukraine, il n’y a pas de faits avérés en termes d’agressions. Sur les dernières semaines, on a effectivement un volume de forces militaires russes qui se massent à la frontière ukrainienne".

On parle de 150.000 soldats. 

"C’est très spectaculaire, c’est-à-dire que c’est plus que ce qu’on a vu à taux constants durant la guerre en Tchétchénie, qui était vraiment à feu et à sang pendant des années. Donc, c’est vraiment une opération, s’il s’agit de montrer les muscles, très musclée. Tout dépend évidemment de l’objectif de cette mobilisation de troupes, qui peut être de tester l’administration des États-Unis, l’administration Biden, pour voir un peu comment les États-Unis vont réagir, ou qui peut également être pour renouveler le soutien aux séparatistes du Donbass et exprimer un soutien par rapport à ce que Moscou perçoit comme une volonté de la part de Kiev de reprendre la guerre".

Pour vous, de quoi s’agit-il ? Est-ce qu’il s’agit juste d’un effet, d’une démonstration — la Russie parle d’exercices militaires — ou est-ce qu’on peut vraiment craindre une nouvelle escalade de tension dans cette région ?

"On peut toujours craindre une nouvelle escalade de tension. Le contexte géopolitique, et notamment la place de la Russie dans son environnement et dans l’espace post-soviétique, est une situation qui, qu’on le veuille ou non, fragilise Moscou. Ce qui se passe au Bélarus depuis le mois d’août, c’est une mobilisation constante.

Ce qui se passe à l’intérieur de la Russie, au niveau de la société civile et de l’opposition, il y a une colère, il y a une colère grandissante et qui, de fait, n’est que redoublée par la violence de la répression. Alors, bien sûr qu’on peut craindre une escalade de tension. On a vu au fil des années que ce régime politique a en quelque sorte utilisé la politique extérieure et les relations internationales et la reprise de conflits sporadiquement — ça a été en Géorgie en 2008 et ça a été en Ukraine en 2014 — à destination du public russe.

Et donc, bien évidemment qu’on peut craindre une escalade de tension. On ne sait pas si elle aura lieu. Ça peut être véritablement une opération, comme je le disais tout à l’heure, où il s’agirait de montrer les muscles, mais il peut bien sûr y avoir une escalade, d’autant qu’on a eu plus de morts ukrainiens dans le Donbass en 2021 qu’au cours de toute l’année 2020. On voit donc bien qu’il y a déjà une montée des tensions."

Un sommet entre Joe Biden et Vladimir Poutine a été évoqué ces derniers jours. Selon vous, ce sera une bonne idée, de nature peut-être à apaiser ces tensions ?

"Bien évidemment, la politique continue, la diplomatie continue".

Mais on a l’impression que Vladimir Poutine "s’en fiche", qu’il n’est sensible à pas grand-chose, en fait.

"Vous avez tout à fait raison. Je ne suis pas dans son âme et je ne sais pas de quelle sensibilité il dispose, mais ce qui se passe effectivement, c’est que le format de pensée dans lequel se trouve aujourd’hui le Kremlin n’est plus dans une tendance à prendre au sérieux ce qui va être exprimé par les interlocuteurs occidentaux, et notamment en termes de valeurs ou en termes de propositions, de suggestions, de conseils. Le Kremlin se situe dans le langage de la force et observe en quelque sorte ce que représentent, en termes de rapports de force, ses différents interlocuteurs.

Alors, bien évidemment, les démocraties vont continuer à dire qu’il faut dialoguer, qu’il faut discuter. Mais en réalité, elles sont très démunies face aux régimes autoritaires, et c’est ce que l’on ne peut que constater à l’épreuve de cette relation russo-européenne ou européano-russe.

L’Union européenne a déjà un manque de conscience d’elle-même en termes d’acteur international, elle est très divisée en son sein, on l’a vu ici sur cette rencontre de lundi, où on a d’un côté les positions de Rome, Paris, Berlin, qui sont favorables à une position douce vis-à-vis de Moscou, et Varsovie..."

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