Que se passe-t-il vraiment en Colombie ? "J’ai peur pour ma vie, pour la vie de ma famille et celle de mes amis"

Natalia Zapata a posté une vidéo sur Instagram le 6 mai 2021. Elle y explique qu’elle a 27 ans, qu’elle habite à Cali, troisième ville la plus peuplée de Colombie et qu’elle parle le français car elle a vécu 6 ans en France pendant ses études. "Ce message est un véritable appel à l’aide internationale. Depuis une semaine, le 28 avril, le peuple colombien se fait réprimer dans le sang, dans les rues des villes, parce qu’il manifeste contre la corruption."

Le peuple colombien se fait réprimer dans le sang

 

Selon la jeune femme, les Colombiens ne manifestent pas que contre la réforme fiscale, mais aussi pour dénoncer toute une série de dysfonctionnements, allant de la corruption politique en pleine pandémie, la mort de leaders sociaux ou encore l’utilisation du glyphosate. "Les gens ont commencé à manifester de manière pacifique, ils ont été réprimés dans le sang", dénonce-t-elle.


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Sujet de notre journal de 19h30 de ce dimanche 9 mai :

Pourquoi la population manifeste ?

La mobilisation a d’abord commencé contre un projet de réforme fiscale, qui selon ses critiques, affectait la classe moyenne et était inopportun en pleine pandémie de Covid-19.

"Le projet de réforme présenté au congrès était fondé sur une hausse des impôts pour les personnes qui gagnent plus de 550 euros par mois et l’augmentation de la TVA d’une vingtaine de produits à 5% ou à 19% comme pour les ordinateurs ou le gaz", comme l’expliquait Najet Benrabaa, notre correspondante en Colombie ce jeudi sur La Première.

Le président l’a retiré, promettant un nouveau texte sans les points les plus contestés comme la hausse de la TVA et l’élargissement de la base de l’impôt sur le revenu.

Et il y a une réforme du système de santé […] qui va encore détériorer le service de santé, déjà calamiteux, que l’on offre à la population.

Mais ce changement de cap n’a pas calmé les manifestants. Ils exigent désormais un changement de politique pour améliorer les conditions de vie. Selon Francisco Salazar, membre du comité des syndicats de Medellin, interrogé par notre correspondante, "Le problème, c’est qu’en plus de la réforme fiscale, il y a une réforme du travail et des retraites au milieu. Ils doivent les retirer. Et il y a une réforme du système de santé, le projet de loi dit 010, qui va encore détériorer le service de santé, déjà calamiteux, que l’on offre à la population."

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Des manifestants affrontent la police lors d’une manifestation contre la réforme fiscale proposée par le président colombien Ivan Duque, à Bogota, le 28 avril 2021. © Raul ARBOLEDA / AFP

L’économie du pays en chute libre

La pandémie de Covid-19, avec près de trois millions de cas, dont plus de 76.000 décès, sur 50 millions d’habitants, a aggravé la récession dans ce pays, l’un des plus inégalitaires du continent.

La 4e économie d’Amérique latine pâtit d’une chute de 6,8% de son Produit intérieur brut (PIB) en 2020, d’un chômage de 16,8% et d’une pauvreté à 42,5%, alors que près de la moitié de la population active vit d’emplois informels.

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La police anti-émeute détient un manifestant après les affrontements qui ont éclaté lors d’une manifestation contre le gouvernement du président Ivan Duque sur la place Bolivar à Bogota, le 5 mai 2021. © JUAN BARRETO / AFP

Répressions violentes

Selon un bilan communiqué par le gouvernement, ces dix jours de contestation se soldent par 26 morts, dont huit ne sont pas liés aux manifestations, ainsi que 1506 blessés, parmi lesquels 680 civils et 826 agents des forces de l’ordre, tandis que 90 personnes sont portées disparues.


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La répression des manifestations a été condamnée par la communauté internationale, notamment l’ONU, l’Union européenne, les Etats-Unis et des ONG de défense des droits humains. Mais le ministère des Affaires étrangères a rejeté vendredi ces "prises de position extérieures qui manquent d’objectivité et qui cherchent à aggraver la polarisation" de la société.

Chaque jour qui passe devient pire et on ne sait pas où ça va s’arrêter.

Natalia Zapata affirme que tous les jours, elle sort dans les rues avec son appareil photo. "J’ai peur pour ma vie, j’ai peur pour la vie de ma famille, j’ai peur pour la vie de mes amis qui sortent dans les rues pour faire face à la police, ce n’est pas une blague, ce n’est pas une exagération, je vous jure. Chaque jour qui passe devient pire et on ne sait pas où ça va s’arrêter."

Vandalisme alimenté par des groupes armés illégaux

Bien que la plupart des manifestations soient pacifiques et festives, certaines ont été entachées par de violents affrontements et des destructions de commerces, de bus et de postes de police que le gouvernement a qualifiées de "vandalisme alimenté par des groupes armés illégaux".

Il a dénoncé l’infiltration du mouvement par des groupes armés, dont des rebelles de l’Armée de libération nationale (ELN) et des dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), qui ont rejeté l’accord de paix signé en 2016 par cette guérilla.

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Des personnes font la queue pour acheter de l’essence à l’extérieur d’une station-service lors d’une pénurie de carburant à Cali, en Colombie, le 6 mai 2021. © Luis Carlos AYALA / AFP
© AFP or licensors

Barrages routiers et pénuries

Le président Ivan Duque a exigé vendredi la levée des barrages routiers qui se sont multipliés lors des manifestations de ces dix derniers jours. "Oui au dialogue, oui pour construire, mais définitivement non aux barrages parce que les barrages ne sont pas pacifiques, ils portent atteinte aux droits d’autres personnes", a-t-il déclaré lors d’une rencontre avec des journalistes au palais présidentiel à Bogota.

M. Duque, qui a fait état de 733 barrages depuis le début du mouvement le 28 avril, a exigé la fin de ces actions affectant l’approvisionnement dans différentes régions, notamment en carburants, médicaments et aliments.

La popularité du président au plus bas

Le président colombien Ivan Duque achèvera son mandat de cinq ans en août 2022, sa popularité est en berne à 33%. Il est mis sous pression par le comité national de grève, initiateur du mouvement et qui rassemble des secteurs divers.

Sous la pression sociale, le gouvernement a lancé cette semaine une série de réunions avec diverses organisations, commençant par des partis politiques, des magistrats et des médias. "Nous sommes prêts à nous asseoir avec le comité de grève […] à les écouter […] ceux qui protestent, ceux qui ne protestent pas et à résoudre cette situation", a affirmé le président.


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Le comité avait auparavant affirmé qu’il ne dialoguerait que si le gouvernement accepte de discuter notamment d’un revenu social équivalent à 250 dollars pour les plus pauvres, ainsi que de la "démilitarisation" des régions du pays où des soldats ont été envoyés en renfort, comme dans la ville de Cali (sud-ouest).

 

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Manifestation en Colombie, mai 2021 © -
Manifestation impressionnante en Colombie, en mai 2021 © -
Colombie, mai 2021 © -
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