Que se passe-t-il au Nicaragua? Trois questions à Bernard Duterme

Que se passe-t-il au Nicaragua? Trois questions à Bernard Duterme
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Que se passe-t-il au Nicaragua? Trois questions à Bernard Duterme - © INTI OCON - AFP

Les affrontements entre les forces de l'ordre et des manifestants au Nicaragua ont fait 210 depuis le 18 avril. Les dernières violences se poursuivaient lundi. L'alliance de l'opposition nicaraguayenne a accusé le gouvernement de Daniel Ortega de ne pas faire preuve d'"ouverture ou de volonté politique", notamment au sujet de la proposition visant à faire avancer les élections de 2021 à mars 2019. C'est ce qu'a déclaré lors d'une conférence de presse Daisy George, de l'Alliance civique pour la Justice et la Démocratie, une coalition de groupes d'opposition de la société civile.

Le représentant des évêques au Nicaragua se rend mardi au Vatican pour rendre compte au pape de la crise dans le pays.

Et malgré ces affrontements, les manifestants continuent à descendre dans les rues. Certaines municipalités sont entre les mains des la population en colère, une colère qui grandit au fur et à mesure de l'augmentation de la répression.

Que se passe-t-il dans ce pays, qui semble au bord de l'implosion? Nous avons posé la question à Bernard Duterme, directeur du Centre Tricontinental (CETRI) à Louvain-la-Neuve.

D'où vient cette contestation populaire au Nicaragua?

Bernard Duterme: Elle vient de la rue nicaraguayenne qui a accumulé, ces dernières années, un certain nombre de frustrations et d’insatisfactions. Un élément déclencheur, mi avril, était donc ce projet de réforme des retraites. Ce projet abrogé depuis lors, mais aussi d’autres épisodes, ont fait exploser ont fait exploser cette frustration, cette insatisfaction, et ont sorti les gens de la rue. Et cela a un moment où on ne s'y attendait pas vraiment.

Ce qui a donné immédiatement de l’ampleur au mouvement, c’est la forte répression des premières manifestations. Il y a eu tout de suite quelques dizaines de victimes, des étudiants qui tombaient sous les balles de la police à la mi avril.

Et cette répression, très forte, presque indiscriminée, largement disproportionnée dans tous les cas, a jeté une grande partie de la population nicaraguayenne dans la rue. Il ne s'agit pas de la majorité des gens qui manifestent, mais les enquêtes disent aujourd’hui que plus de 70% des Nicaraguayens souhaiteraient le départ du pouvoir actuel.

Vous parlez du projet de réforme des retraites comme déclencheur des manifestations. Ce n'est donc que la partie immergée du problème?

Bernard Duterme: Ces frustrations naissent du bilan économique politique social culturel de ces 12 dernières années d’ortégisme, le pouvoir du président Ortega au Nicaragua.

Daniel Ortega revient au pouvoir en 2006. En 10 ans, de 2006 à 2016, il est parvenu à doubler l’économie du pays: il hérite d’un PIB de 6 milliards de dollars, et en 2016, ce PIB a plus de 13 milliards de dollars.

Ortega bénéficie d’un contexte économique favorable, le prix des matières premières exportées par le Nicaragua, comme la viande, le café, le sucre, l’or... sont très élevés sur le marché international.

A ce contexte favorable, s’ajoute la solidarité vénézuélienne de Hugo Chavez (président vénézuelien de 1998 à 2013, ndlr) qui offre une aide pétrolière au Nicaragua, à hauteur d’un quart du budget national nicaraguayen chaque année pendant dix ans. Ca équivaut à 500 millions de dollars chaque année.

Et, troisième facteur tout à fait favorable à ce "miracle économique", comme l’a qualifié le Fonds monétaire international lui-même, c’est le climat  positif des affaires avec les Etats-Unis, qui profitent des accords de libre échange. Les Etats-Unis deviennent le principal partenaire commercial du Nicaragua d’Ortega.

L'économie croit à un rythme soutenu: 5% de croissance annuelle moyenne. Le Nicaragua est le deuxième pays latino américain qui enregistre une forte croissance ces dernières années. Les investisseurs étrangers se précipitent dans le pays, les exportations ont décuplé, et l’ensemble a enrichi le pays.

Aujourd’hui au Nicaragua, 300 familles possèdent l’équivalent de 3 fois le PIB du pays. Il y a dons une concentration des richesses au sein de l’élite, il y a une hausse des inégalités

Même si les chiffres sont contestés,  Ortega serait parvenu à faire stagner le taux de pauvreté, qui tourne autour des 40% de la population nationale.

Mais parallèlement, on a assisté au Nicaragua pendant les mêmes années à une concentration sans précédent, à une reconcentration même, des terres, des richesses, des médias , du secteur financier et du secteur énergétique.

Aujourd’hui au Nicaragua, 300 familles possèdent l’équivalent de 3 fois le PIB du pays. Il y a dons une concentration des richesses au sein de l’élite, et une hausse des inégalités

Selon les chiffres  de la banque centrale du Nicaragua, il y a une explosion du secteur informel. 60% des Nicaraguayens en 2009 travaillaient dans le secteur informel. En 2016, ils sont 80%, c’est à dire une toute grande majorité de la population hors de toute sécurité sociale.

A cela s’ajoute que plus de 60% de la population n’a pas les moyens de s’offrir le panier des produits vitaux.

Cette mauvaise redistribution du "miracle économique" qu’Ortega a bâti ces dernières années a engendré énormément de frustrations sociales, du ressentiment à l’égard d’un pouvoir, qui parallèlement a suivi un processus de concentration de plus en plus important du pouvoir: c’est le volet autocratique du régime.

Que fait l'opposition de cette contestation massive?

Bernard Duterme: Il n’y a plus vraiment d ‘opposition au Nicaragua. La majorité des hommes politiques de droite au Nicaragua aujourd’hui sont assis à l’Assemblée nationale en tant que députés sandinistes, ou en tant que membres de petits partis satellites, apparentés ou proches du sandinisme.

La stratégie de concentration du pouvoir qu’a développé Ortega et son épouse la vice présidente Rosario Murillo ces dernières années au Nicaragua, a permis de coopter, de neutraliser, d’acheter l’opposition, de l’empêcher de différentes façons. Aux dernières élections municipales l’année dernière, c’est le front sandiniste qui a remporté 95% des municipalités. Et quelques municipalités qui lui ont échappé ont été prises par des formations proches du front sandiniste.

L’examen des politiques ces dernières années en révèle le caractère essentiellement néolibéral, conservateur et très autocratique sur le plan politique

Le gouvernement Ortega est un gouvernement qui s’affiche socialiste, progressiste, démocratique surtout sur le plan international. Mais l’examen des politiques ces dernières années en révèle le caractère essentiellement néolibéral, conservateur et très autocratique sur le plan politique.

C’est une politique davantage en rupture par rapport à la politique du Front sandiniste révolutionnaire des années 80, mais en continuité par contre avec les trois gouvernements néolibéraux qui ont précédé le retour d’Ortega en 2006.

Le coût du travail le moins cher en Amérique centrale c’est au Nicaragua qu’on le trouve, le coût de la terre le moins cher d'Amérique centrale c’est au Nicaragua qu’on le trouve...

Le fait que les investissement étrangers  ou Nicaragua ait augmenté de 7% chaque années depuis 10 ans c’est le résultat de conditions favorables que le régime Ortega a offert a ces investisseurs étrangers en baissant tous les freins sociaux fiscaux environnementaux à leurs investissements au Nicaragua.

Bernard Duterme (CETRI): "Il n'y a plus d'opposition au Nicaragua"

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