Que reste-t-il de l’époque soviétique ? A Berlin, un photographe capture la poésie des vestiges d’un monde disparu

DDR/CCCP : c’est sous ce titre que le photographe Thierry Noville présente le fruit de ses explorations. Fasciné par les traces de présence humaine, il montre les vestiges de l'emprise soviétique sur l’ancienne Allemagne de l’Est, autour de Berlin. Au programme, des bustes géants de Lénine, des casernes et des drapeaux rouges qui datent d’une époque pas si lointaine, où l’URSS dominait la moitié de l’Europe. C’était il y a peine plus de 30 ans.

Le charme fragile de l’abandon

Thierry Noville s’est rendu pour la première fois à Berlin il y a seulement 5 ans. A sa grande surprise, il découvre qu’à l’est du Mur tombé en 1989, la capitale allemande est encore parsemée de souvenirs soviétiques. 

Peu dans l’espace public en fait, mais en cherchant le photographe trouve ces traces en nombre, un peu à l’écart, dans les banlieues éloignées ou les campagnes. Et souvent ce sont des vestiges colossaux dont se dégage une certaine poésie que les Japonais appellent le "fuzei" : c’est la beauté qui émane des objets détériorés, le charme du fragile ou du vide…

Thierry Noville explique cette fascination pour les traces de l’ancien empire soviétique à Berlin et alentours : "J’avais 20 ans quand le Mur de Berlin est tombé. C’est marquant de voir à 20 ans un univers qui s’effondre. Petit à petit, ces traces disparaissent. Une histoire de plus de 40 ans s’efface".

Lénine est toujours là

Le photographe se prend au jeu et part à la découverte de friches militaires à Berlin et dans le Brandebourg, le Land qui entoure la capitale allemande. Au fil de ses pérégrinations pas mal de représentations de Lénine évidemment. 

 

Vladimir Ilitch Oulianov est encore partout, un site répertorie pas loin d’une cinquantaine de représentations dans la région de Berlin. C’est un personnage central de la mythologie soviétique.

Mais il y a un gigantesque buste de lui qui retient l’attention du photographe Thierry Noville, une tête en ciment de deux mètres de haut, perdue derrière une ancienne résidence d’officiers de l’Armée rouge. "Un Lénine au nez fracassé aux allures de sphinx, il y a encore une certaine superbe, mais en même temps, le temps a fait son œuvre."

Pour le trouver, à l’aide de coordonnées GPS approximatives, il a fallu chercher longtemps. Demander à un local où pouvait bien se trouver la fameuse "Lenin Kopf" pour aboutir au fond d’un jardin de sa maison qui avait servi de résidence à des officiers de l’Armée rouge. C’est là qu’avait atterri cette tête de Lénine amochée…

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Au mess des officiers de l'Armée rouge © Thierry Noville

Trouver la faille

Un véritable jeu de piste donc pour localiser cette tête de Lénine ou d’autres souvenirs de la période soviétique, cachés derrière les barbelés au fond des bois ou des jardins.

Cette pratique porte un nom, c’est l’Urbex, "urban exploration", un mouvement né à Detroit dans les années 90 qui consiste à aller à la découverte des lieux abandonnés, souvent fermés au public, d’y entrer, ce qui est parfois un peu l’aventure, de s’y promener, de saisir leur poésie, et dans ce cas-ci, d’en ramener des photos. "Sans rien casser, sans effraction", précise Thierry Noville. "Il faut trouver la faille du lieu".

Ces lieux plus ou moins fermés donc, pas trop bien gardés, des casernes, des terrains militaires sont donc en friche. Abandonnés par les Soviétiques, qui ont repris leurs armes mais ont laissé leurs hydrocarbures, et la dépollution coûte cher…

Entre l’oubli et la rage

Quand on voit ces photos, il y a aussi des surprises : des salles de spectacle, des salles de sport, de basket en particulier, un sanatorium avec une salle de concert au plancher à moitié pourri, et sur l’estrade encadrée de tentures pourpres : un piano…

Et puis il y a des choses très colorées, des fresques aussi, avec des peintures maladroites mais très hautes en couleurs, mêlant les progrès promis par le socialisme, fusées, tracteurs et puis les héros de dessins animés assez "psychédéliques"… Ou encore cette Etoile rouge grand format, en ciment, fraîchement repeinte, une initiative privée qui montre donc qu’il y a encore des nostalgiques de l’ère soviétique, de l’Ostalgie donc…

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Une étoile rouge fraîchement repeinte, un monument abandonné célébrant la victoire soviétique contre l'Allemagne nazie se situe dans une ville de garnison non loin de Berlin © Thierry Noville
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Un drapeau de l'URSS sur-taggué © Thierry Noville

Et puis aussi des interventions postérieures à la chute du mur sur ces souvenirs de l’URSS, comme sur le pignon d’une caserne ce drapeau frappé du marteau et de la faucille revisité par un artiste anonyme qui y a intégré ses tags… ou ce fantôme de soldat soviétique peint par un grapheur dans l’embrasure d’une porte de caserne, un peu effrayant.

Un mélange de réalisme socialiste et de tags, bref une collision entre deux courants d’art qui raconte aussi l’histoire du siècle écoulé. Des photos d’une période en voie d’oubli, le communisme, parfois revisitées avec rage par ceux qui ont souffert de ce régime…

Que retient-on du passé de l’Europe et de l’Allemagne ?

Une démarche qui vise à redécouvrir l’histoire de l’Allemagne, de l’Est mais aussi de notre Europe, divisée pendant 40 ans par le Rideau de fer, c’est interroger une mémoire qui risque de s’estomper surtout de ce côté de l’Allemagne, explique Thierry Noville : "C’est la question de la mémoire : que garde-t-on du passé ? Le fait que ces lieux ne soient pas réhabilités est clairement idéologique. Il y a à la fois la poésie de ces lieux qui m’a beaucoup touché et le caractère politique de laisser ces lieux à l’abandon."

A voir à Ixelles, l’expo de Thierry Noville s’appelle DDR/CCCP dans le Parcours d’artistes de cette commune bruxelloise ce week-end des 17 au 19 septembre 2021, notamment dans les Anciens Magasins de Porcelaines Demeuldre et au Palais de la Folle chanson. Des grands formats sont aussi exposés par le centre culturel de Berchem-Sainte-Agathe Archipel 19 "Derrière le mur". Le tout se retrouve dans un catalogue en couleurs.

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Une fresque haute en couleurs © Thierry Noville
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