Que propose Joe Biden pour le climat ? (Episode 3/4- Podcast)

En décembre dernier, Joe Biden a présenté les membres de son équipe chargée de mettre en œuvre les politiques énergétiques et environnementales. Deb Haaland occupera le ministère de l'Intérieur. C’est elle qui supervisera les ressources naturelles des terres fédérales, comme les parcs nationaux et les refuges animaliers. Si sa nomination est confirmée par le Sénat, Deb Haaland sera la première Amérindienne à occuper un poste de ministre aux Etats-Unis.

Michael Regan dirigera l'Agence américaine de protection de l'environnement. Spécialiste de la qualité de l'air, il était à la tête de l'agence environnemental de la Caroline du Nord. Et aussi Jennifer Granholm, fine connaisseuse du secteur automobile. Elle, sera ministre de l'Energie.

"Deb Haaland est vraiment la parfaite candidate pour le département de l’intérieur", analyse Ryan Schleeter, responsable communication Green Peace à San Francisco. "D’abord parce que le département de l’intérieur supervise toutes les terres fédérales. Et il y a encore une quantité immense d’extractions de combustibles fossiles sur ces terres. Et la première étape en faveur du climat, que l’administration Biden peut faire, c'est d’arrêter de vendre de nouveaux permis d’extractions sur ces terres fédérales. Deb Haaland qui vient du Nouveau Mexique, comprend bien les enjeux économiques des Etats qui dépendent de combustibles fossiles et qui doivent s’engager dans une transition durable et créer des opportunités d’emplois".

Avant de présenter cette équipe, Joe Biden a nommé John Kerry au poste d’émissaire spécial du président sur le climat. Un poste créé de toute pièce. C’est John Kerry lui-même qui avait signé, au nom des Etats-Unis, l’accord sur le climat négocié en décembre 2015, alors qu’il était chef de la diplomatie dans l’administration Obama.

"C’est bien d’avoir créé ce poste, parce que les Etats-Unis ne doivent pas seulement restaurer leur réputation sur la scène mondiale au niveau du leadership climatique, ils doivent aussi restaurer la confiance après 4 ans d’une administration Trump … Les Etats-Unis doivent mettre la barre haute. J’entends constamment de mes collègues à travers le monde, quand ils proposent à leur gouvernement de faire ci ou ça pour lutter contre le changement climatique, la réponse est : ‘Les Etats-Unis ne le font pas, donc peu importe…’. Nous devons donc vraiment changer cette perception très vite".

Joe Biden l’a affirmé pendant la campagne présidentielle, l'une de ses premières actions en tant que président, sera de réintroduire les Etats-Unis dans l‘accord de Paris sur le climat. La première chose à faire sera de le notifier à l'ONU.

Que propose Joe Biden pour lutter contre le changement climatique ?

Le nouveau président adhère pleinement à l’objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, conformément à l’accord de Paris sur le Climat. "La neutralité Carbonne, c’est ne pas émettre plus de CO2 qu’on ne peut absorber", explique Jean-Pascal van Ypersele, climatologue et ancien vice-président du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). "Cela ne signifie pas qu’on n’émet plus de CO2. Cela signifie que si on émet du CO2, il faut se débrouiller pour absorber cette quantité supplémentaire. Les forêts et les océans sont les systèmes naturels qui peuvent le faire. Parmi les solutions artificielles, il existe des techniques qui permettraient de retirer du CO2 de l’air et de le stocker dans des couches géologiques.

Il est beaucoup plus facile d’arriver à une vraie neutralité carbone, si on émet moins

Ou alors, on n'émet pas plus d'émissions que ce qu’on est capable d’absorber. Il est beaucoup plus facile d’arriver à une vraie neutralité carbone, si on émet moins. Or beaucoup de programmes insistent sur l'absorption de CO2, avec la technologie BECS, sur la plantation des arbres etc. et pas assez sur la diminution des émissions carbones".

Pour réduire les émissions carbones, Joe Biden prévoit tout un programme, notamment de restaurer les réglementations environnementales que Donald Trump a supprimé ou modifié, comme le 'Clean Power Plan' qui vise à limiter les émissions de CO2 des centrales thermiques, ou encore les normes d’efficacité énergétiques des nouveaux véhicules.

Il prévoit d’investir 2000 milliards de dollars en quatre ans. Soit, un peu plus de 2% du PIB américain, chaque année. Il veut investir dans des infrastructures propres et non carbonées, comme l’isolation d’un million et demi d'habitations et de logements sociaux. La construction de nouveaux logements durables.

Il prévoit une refonte de l’industrie des transports, en favorisant la fabrication de véhicules hybrides et électriques, avec l’installation de 500 000 bornes de recharge d’ici 2030, et aussi des incitations financières pour changer de véhicule. Il propose aussi une production d'électricité sans pollution carbone, d'ici 2035. Et donc, favoriser les énergies renouvelables, mais aussi le nucléaire. 

Enfin, Joe Biden s'est engagé à créer une Agence de recherche et développement sur le climat, afin de créer des batteries plus économes en énergie, des réacteurs nucléaires plus sûrs, et des systèmes de captage de CO2 plus performants.

Le plan de Joe Biden est le plus ambitieux que celui de n’importe quel autre président

De l’avis de nombreux spécialistes, ce programme pour lutter contre le changement climatique est jugé très ambitieux. "Même si ce programme n’est pas parfait, le plan que propose Joe Biden est le plus ambitieux pour lutter le changement climatique, que celui de n’importe quel autre président dans l’histoire des Etats-Unis", analyse encore Ryan Schleeter. "Il est même plus ambitieux que le plan de Bernie Sanders, en 2016. Nous avons donc parcouru du chemin. Mais nous attendons plus de Joe Biden, notamment la manière dont il va sortir le pays des extractions de combustibles fossiles".

"Il est ambitieux, mais je dirais que l’ambition de l’accord de Paris est très grande !", nuance Francis Perrin, spécialiste des énergies à l’IRIS, l’institut des relations internationales et stratégiques. "Arriver à la neutralité carbone d'ici la moitié du siècle, on en est très loin. Est-ce que le monde les atteindra, est-ce que les Etats-Unis les atteindront, ça c’est une autre question. Nous parlons d’un changement profond, dans un monde dominé par trois énergies fossiles, pétrole, charbon, gaz naturel, qui représentaient en 2019, 80 à 85% de toute l’énergie consommée dans le monde".

"Le programme de Biden est le plus progressiste sur le plan économique que nous n’ayons jamais eu depuis cent ans ", analyse de son côté Dallas Burtraw, économiste à l’Institut Ressources pour le Futur, à Washington, spécialiste des politiques environnementales. "Quand on analyse les politiques environnementales et climatique qu’il y a dedans, elles sont très bien articulées avec l’agenda économique, autour de la création de jobs".

"Son plan répond d’une façon très américaine. On va y arriver avec la technologie", analyse Sandrine Dixson-Declève, membre des représentants démocrates à l’étranger et conseillère à la Commission européenne sur le développement durable. "En Europe, la présidente Von der Leyen dit qu'on doit passer du stade de 'penser au profit de chacun, à un état de bien-être'. C’est extraordinaire ! On a maintenant une conservatrice qui parle de changer d’économie pour être plus en adéquation avec les citoyens et la planète. Des déclarations pareilles venant de Biden, absolument pas. C’est la technologie qui va nous aider. Ça sera une économie traditionnelle, néolibérale, qui va continuer à pousser les changements". 

Joe Biden aura des liens avec les entreprises dans les combustibles fossiles

Les démocrates plus radicaux, tels qu’Alexandria Ocasio Cortez, membre du Congrès, estiment que ce plan ne va pas assez loin. Elle, d’autres députés et ONG, misaient plutôt sur le Green New Deal. Un plan qui vise non seulement à lutter de manière drastique contre le changement climatique, mais qui englobe aussi de nombreuses questions liées à la justice sociale et environnementale, notamment réduire les inégalités qui affectent les communautés victimes de la pollution. Le plan de Joe Biden s’en est inspiré, sous la pression de l’aile gauche des démocrates comme Bernie Sanders, mais il ne va pas aussi loin.

Joe Biden va certainement dire qu'il ne peux pas aller plus loin en raison des entreprises

Priscilla Yeverino est membre du Sunrise Movement. Un mouvement qui compte des milliers de jeunes adhérents à travers le pays et qui a participé à la rédaction du Green New Deal. "De manière évidente, Joe Biden aura des liens avec les entreprises et c’est ça le problème. Bernie Sanders était bien plus radical dans son programme pour combattre le changement climatique, parce qu’il ne dépendait pas des profits des uns ou des autres. Joe Biden va certainement dire qu'il ne peux pas aller plus loin en raison des entreprises dans les combustibles fossiles et de ses donateurs".

De fait, les Etats-Unis sont devenus les premiers producteurs au monde de gaz naturel et de pétrole. Dans ces conditions, comment mettre en œuvre une transition écologique ? Quel mix énergétique adopter ?

Les Etats-Unis pourront-il sortir de leur dépendance aux énergies fossiles ?

Pendant la campagne présidentielle, lors des débats télévisés face à Donald Trump, Joe Biden a assumé vouloir se détourner - à terme - de l'industrie pétrolière. Cela ne signifie pas qu’il interdit la production électrique au charbon ou au pétrole, mais qu’il va mettre en œuvre des incitations financières pour orienter les producteurs vers des énergies plus vertes. Il dit voir dans le gaz naturel un "pont" vers les énergies renouvelables.

Pas question non plus, de mettre un terme aux fracturations hydrauliques pour extraire le gaz naturel et le pétrole, et cela, malgré les dégâts environnementaux que cette technique engendre. L’enjeu économique est de taille, des dizaines de milliers d’emplois en dépendent.

Biden a dit qu’il ne voulait pas interdire la fracturation, c’est inacceptable ! 

En revanche, promet-il, aucun nouveau permis d’extraction ne sera attribué sur les terres fédérales. "Je vis au Texas où la qualité de l’air est la plus mauvaise et cela en raison de la fracturation", explique Priscilla Yeverino, "Rick Perry qui était dans l'administration Trump, a vraiment poussé en faveur de la fracturation hydraulique. Et quand Biden a dit qu’il ne voulait pas interdire la fracturation, c’est inacceptable ! Parce que ça ruine la qualité de l’air et la santé des citoyens".

"Il ne va pas s’en passer parce qu'il ne peut pas s’en passer", analyse Francis Perrin. "Les énergies fossiles sont essentielles aujourd’hui pour les Etats-Unis, et ça va rester essentiel pendant encore pas mal de temps. Joe Biden n’a pas dit qu’il allait arrêter le pétrole ou le gaz naturel aux Etats-Unis. Il vise la neutralité carbone en 2050, mais il a dit qu'il ne fallait pas laisser tomber les mineurs de charbon, qu'il fallait les accompagner dans la transition énergétique".

Pour favoriser la transition verte, sur les 2 000 milliards de dollars que Joe Biden compte investir, près de 500 serait consacré à l’énergie verte. Outre le vent et le solaire, Joe Biden souhaite développer le nucléaire, la biomasse et l’énergie hydraulique. Des sources énergétiques qui n’émettent pas ou peu de gaz à effet de serre, mais qui peuvent avoir d’autres impacts environnementaux. Les barrages hydrauliques par exemple, sont critiqués car ils détruisent l’habitat des espèces aquatiques.

"Personne n’imagine qu’il puisse y avoir une solution à un horizon disons de dix ans", analyse pour sa part Jean-François Boittin, spécialiste de la politique économique américaine. "Mais un horizon de trente ans, c’est parfaitement possible. C’est même peut-être plus facile aux Etats-Unis que ça ne l’est en Europe, parce que vous avez un environnement qui facilite le recours à l’éolien. Si vous êtes dans l’ouest du Texas, vous pouvez mettre autant d’éoliennes que vous voulez, ça ne gênera personne. Si l’état était classé comme un pays, ce serait le cinquième producteur d’énergie électrique à base d'éoliennes, du monde. L’Iowa qui est plat comme la main, peut aussi en accueillir beaucoup. De même le Mid-ouest.

En attendant, pour favoriser la transition énergétique, la production de gaz naturel est la solution idéale. Même si du point de vue du climat, le gaz reste un combustible polluant".

Les Etats-Unis vont donc continuer à émettre beaucoup d’émissions carbones, pendant la durée de cette transition annoncée. 

En affirmant pouvoir amener cette transition, Joe Biden mise sur ce qu’il appelle une "relance économique verte". Selon lui, son plan d'énergie propre "peut créer 10 millions d'emplois", 250.000 dans l’immédiat, pour fermer des de puits de pétrole et de gaz. Le nouveau président l’a affirmé : son administration ferait de la lutte contre le réchauffement climatique un pilier de son action pour reconstruire l'économie américaine frappée par la pandémie du coronavirus. De son côté, Donald Trump promet à Joe Biden un ‘désastre économique’.

Joe Biden pourra-t-il atteindre ses objectifs économiques ?

"Le plan de Biden fait partie de son projet économique global 'Build Back Better', explique Jean-François Boittin, "qui est reconstruire le pays mais en mieux, avec l’idée que la contradiction entre les objectifs climatiques et les jobs, selon Donald Trump, est une fausse contradiction. On peut avoir de bons Jobs en faisant du renouvelable. Par exemple, l’installation de panneaux solaires crée beaucoup d’emplois. L’installation et l’entretien des éoliennes également".

Mais comment Joe Biden compte-t-il financer son programme ? C’est l’un des reproches qui lui est fait : rien n’indique dans son plan, comment il compte trouver les 2000 milliards de dollars qu’il promet d’investir dans la transition verte. Dans son entourage, on évoque une augmentation du taux d'imposition des sociétés. Les Américains les plus riches pourraient également être mis à contribution. Nombreux sont ceux qui craignent une augmentation des taxes. D'autres pensent qu'un tel plan n’est tout simplement pas réaliste et qu’il ne passera pas au Congrès.

Le coût est un mauvais argument

"Le problème qu’il va rencontrer, c’est que lorsqu’il s’agit de mettre en place des fonds, c’est plus compliqué ", analyse Jean-François Boittin. "En même temps, les choses ne sont pas complètement noir et blanc, un certain nombre de sénateurs sont bénéficiaires de mesures en faveur des énergies renouvelables".

Pour Ryan Schleeter, responsable communication à Greenpeace, San Francisco, le coût de la transition est un argument qui ne tient pas la route. "C’est un mauvais argument parce qu'à terme, les effets du changement climatique auront un coût bien plus grand que si l’on ne fait rien. De plus, la transition vers les énergies renouvelables crée des emplois".

Pour mettre en œuvre son programme, Joe Biden devra commencer par détricoter les mesures de son prédécesseur. En quatre ans, au total, l’administration Trump a mis fin par décret à une centaine de réglementations liées au climat et à la protection de l’environnement, comme le 'Clean power plan' qui visait à réduire les émissions de CO2, ou des normes d’extraction pétrolière et gazière. Joe Biden a promis de les rétablir.

Pourra-t-il rétablir les décrets aussi facilement ?

"Bien sûr, c’est la chose la plus facile à faire", répond Jean-François Boittin. "En même temps, ce n’est pas la chose la plus efficace parce que ça l'expose au risque que dans quatre ou huit ans, les ordres exécutifs soient renversés par ses successeurs, au risque d’avoir des recours en justice etc. Les solutions pérennes sont les lois".

L’avantage pour l’administration Biden, c’est que les démocrates contrôlent la Chambre des représentants, en plus de la Maison Blanche. Et avec la victoire de deux démocrates en Géorgie, lors des élections sénatoriales au second tour, le 5 janvier dernier, désormais, le Sénat est partagé à égalité entre démocrates et républicains, et avec la voix de la vice-présidente, Kamala Harris, il bascule dans le camp démocrate. Autant dire, une majorité très étroite.

Joe Biden aura-t-il les coudées franches, au Congrès ?

"Joe Biden ne fera pas forcément toujours le plein des voix démocrates dans les deux chambres du Congrès", analyse Francis Perrin. "Il n’est pas certain que tous les démocrates votent les projets de l’administration Biden. Notamment ceux qui représentent un Etat producteur de pétrole ou de gaz naturel. L’aspect géographique est également très important dans les choix des membres du Congrès".

Pour Dallas Burtraw, économiste à l’Institut 'Resources for the Futur' à Washington, spécialiste des politiques environnementales, le rôle des états est fondamental, ainsi que leur coopération avec le niveau fédéral. "Ce qui se passe au niveau infranational est très important aux Etats-Unis. Il y a deux sous-niveaux, le niveau de l’Etat fédéré et celui des villes. Et les actions les plus durables, sont au niveau des états. Mais les agences comme l’Agence de protection de l’environnement et l’Agence de coopération des régulateurs de l’énergie, pourront faire des choses au niveau fédéral pour coopérer avec les états qui ont un leadership. Ça sera la clé. Nous appelons cela le fédéralisme coopératif".

La réussite de Joe Biden dépendra donc de deux facteurs, au moins : sa capacité à faire passer des lois au Congrès, cela dépendra du vote des démocrates, surtout au Sénat, où la majorité est très serrée. Et sa capacité à mettre en œuvre une bonne gouvernance élaborée en consultation avec les états fédérés, et cela compte tenu de leurs ressources naturelles et de leur situation géographique.

 

Que font les Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique ? L’héritage de Donald Trump (Episode 1/4- Podcast)

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Que propose Joe Biden pour le climat ? (Episode 3/4- Podcast)

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