Que faire des djihadistes européens détenus en Syrie?

Tout a commencé par un tweet de Donald Trump. Il exhorte les Européens de récupérer leurs ressortissants, détenus en Syrie. On parle de 800 combattants djihadistes, des combattants de l'état islamique, qui sont emprisonnés sur le territoire syrien. Et les réactions européennes ont été rapides : ces rapatriements ne font pas partie des priorités. Une manière de gagner un peu de temps, pour se pencher sur la question, sur les méthodes. Comment organiser un procès digne de ce nom à de tels profils ? Quelles peines seront efficaces ? Faut-il faire du cas par cas ? Comment s'occuper des femmes et des enfants ?

Des questions qui sont traitées ce lundi soir par Nicolas Vandenschrick dans le CQFD de Soir Première. Pour en débattre, il reçoit Michaël Dantinne, docteur en criminologie à l’Université de Liège, et Philippe Massay, directeur du CAPREV (Centre d’Aide et de Prise en charge de toute personne concernée par les Extrémismes et Radicalismes Violents).

Une solution unique, pour tous les combattants ?

Ce qui est indéniable, c'est qu'ils devront être jugés. "On ne peut pas absoudre la responsabilité pénale des gens qui sont partis là-bas et qui ont commis des actes qui tombent sous le coup de la loi. Ce jugement doit avoir lieu, et le passage par la case prison doit s'évaluer au cas par cas", affirme Philippe Massay. Et, sur ce point, il est rejoint par Michaël Dantinne. "La question des profils, des parcours et des situations nécessite une analyse qui est plutôt individualisée. Et c'est plutôt ça la donnée problématique. On a assez peu d'idées sur qui sont ces gens, quel est leur parcours. On ne sait pas ce qu'ils ont vécu sur place. Du coup, au-delà de la question politique de leur rapatriement, il y a évidemment la question de ce qu'on va faire avec eux. On va les faire passer en jugement, et c'est une obligation légale, c'est ce qui anoblit un pays comme le nôtre, de ne pas incarcérer des gens sans jugement et sans procès. Mais, au-delà de cela, il faut trouver une solution qui soit adaptée. Et on sait que dans cette matière c'est particulièrement difficile avec des particularités de profils. Une solution unique, c'est un leurre dans cette matière."

Punition et réinsertion ?

Les combattants de l'état islamique sont globalement considérés comme des terroristes, mais faut-il les juger en tant que tels, ou faut-il déconstruire l'imaginaire et les traiter en "simples" criminels ? Pour Michaël Dantinne, après l'inquiétude politique des départs, suivie par celle les combattants qui revenaient des zones de conflit dans l'anonymat, l'étape du rapatriement est une phase différente, qui concerne une troisième facette du problème : le contre-terrorisme et la lutte contre le radicalisme. "Il est question cette fois d'un retour organisé de personnes à qui on prête, à juste titre, une dangerosité possible tout à fait réelle. Parce que, parmi eux, il y a des gens qui ont appris le maniement des armes, qui ont vécu des expériences de guerre avec tout ce que cela peut induire, et une radicalité exponentielle. Et le problème du terrorisme est qu'un seul individu peut commettre un dégât qui est irréparable et immense. Mais ce sont des profils identifiés, donc il s'agira de personnes qu'on pourra prendre en charge et surveiller. Et là, je ne suis pas sûr que la prison soit une solution pour tous. Il faut aussi travailler en détention et préparer l'après-prison. Il ne faut pas faire de la prison en Belgique l'alter-ego de leur enfermement sur place, c'est-à-dire une solution miracle qui dure tant qu'elle dure. Le problème, c'est que malgré toute la bonne volonté, personne n'a de recette miracle. Ni en matière de dé-radicalisation, ni en matière de désengagement."

Les positions européennes

Sur la question du rapatriement, l'Europe ne parvient pas à se mettre d'accord. Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères, souhaite une concertation entre les différents pays européens concernés par la problématique. Il rappelle qu'il n'est pas exclu que notamment l'Irak souhaite juger ces djihadistes sur leur propre territoire pour les crimes qui y ont été commis. Du côté de la Belgique, on se penche donc vers une solution au cas par cas. Ce qui serait la moins mauvaise alternative, selon Michaël Dantinne. "Le pire serait d'englober tout le monde dans un même groupe et de leur appliquer une stratégie qui serait totalement court-termiste. Et puis il y a la question des enfants qui est différente : on ne peut pas, dans un pays comme la Belgique, au nom des valeurs qui sont les nôtres, refuser de les rapatrier alors qu’ils ont toute une vie à vivre. En ce qui concerne les adultes, je crois que, en effet, il faut laisser une primauté de juridiction aux pays locaux. Mais c'est un pari, le risque zéro n'existe pas. Mais je crois qu'il faut tenter les choses. De toute manière il n'y a pas d'autres options qui garantissent une meilleure sécurité sans être liberticides." Mais si la solution doit se trouver au cas par cas, comment l'amener si les autorités sur place décident de relâcher ces 800 djihadistes détenus ? Pour Philippe Massay, ce serait une catastrophe, où on ne gère plus rien. "Soit ça va être un massacre et on va éliminer tous ceux qui sont considérés comme des djihadistes dangereux sur place, soit on va les libérer sans plus aucun contrôle, et c'est une autre catastrophe qui va se profiler. Il y a donc urgence : s'ils sont relâchés dans la nature on ne pourra plus du tout agir, ni de manière punitive, ni de manière curative. Ils auront disparus, et là, c'est l'inconnu."

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