Projet de résolution belge et allemand pour l'aide humanitaire en Syrie : "Avec Poutine, on est dans un système Orwellien"

Des jeunes filles syriennes déplacées portent des masques décorés par des artistes lors d'une campagne de sensibilisation au COVID-19 au camp de Bardaqli dans la ville de Dana, dans la province d'Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, le 20 avril 2020
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Des jeunes filles syriennes déplacées portent des masques décorés par des artistes lors d'une campagne de sensibilisation au COVID-19 au camp de Bardaqli dans la ville de Dana, dans la province d'Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, le 20 avril 2020 - © AAREF WATAD - AFP

La Belgique et l’Allemagne ont remis cette semaine au Conseil de sécurité de l’ONU un projet de résolution pour faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire en Syrie.

Dans leur projet, l’Allemagne et la Belgique proposent d’étendre l’autorisation à nouveau pour un an, jusqu’au 10 juillet 2021, pour les deux points de passage utilisés sur la frontière turque, notamment au profit de la région d’Idleb, dans le nord-ouest du pays.

Ces deux points frontaliers à Bab al-Salam et Bab al-Hawa sont une "priorité" car la situation humanitaire à Idleb reste extrêmement précaire.

Berlin et Bruxelles réclament aussi dans leur texte une "exception" pendant "six mois" pour réutiliser un troisième point de passage, celui d’Al Yarubiyah, sur la frontière irakienne. Fermé en début d’année, ce point permettait d’acheminer de l’aide médicale au profit d’1,3 million d’habitants vivant dans le nord-est du pays.

Situation dramatique dans le pays

Le texte de la résolution souligne que "plus de 11 millions de Syriens ont besoin d’une assistance humanitaire et que le mécanisme transfrontalier reste une solution urgente et temporaire pour répondre aux besoins de la population".

De fait, "la situation est dramatique, en Syrie", analyse Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris, spécialiste du Moyen-Orient. "La tragédie que vivent les Syriens, n’est que la continuation de la guerre impitoyable déclenchée par Bachar El Assad contre son propre peuple, depuis neuf ans. Ce régime prétend avoir gagné la guerre, mais au prix de la ruine du pays. La moitié de la population est déplacée ou réfugiée, les infrastructures publiques sont totalement dévastées, du fait des bombardements du régime et de son allié russe".


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Selon l’ONU, 5,6 millions de Syriens sont réfugiés, ayant fui les violences, tandis que 6,2 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays.

"Le régime de Bachar El Assad est très heureux d’avoir fait fuir des millions de Syriens", explique Jean-Pierre Filiu. "Collectivement, des populations entières ont été méthodiquement expulsées. C’est une politique d’Etat qui est accompagnée par la Russie dans les airs et par l’Iran à terre, visant à détruire méthodiquement les infrastructures pour que les populations fuient".

"Le régime ne veut pas la reconstruction du pays", ajoute Jean-Pierre Filiu. "Car ce qu’il a détruit, lui permet justement d’éviter que les populations, ayant été expulsées, fassent leur retour. Il ne veut pas qu’elles reviennent, car il sait qu’elles pourraient éventuellement, un jour, être très critiques à son encontre ".

"Statu quo" à Idleb

La province d’Idleb, dernier bastion aux mains des djihadistes, est actuellement sous la coupe du groupe Hayat Tahrir al-Cham, l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda. Trois millions de Syriens y vivent. La moitié d’entre eux sont des déplacés qui ont fui d’autres régions reconquises par Damas.

Bachar El Assad est bien déterminé à reprendre cette région par la force, avec l’aide de ses alliés russes. Entre décembre 2019 et mars 2020, les offensives meurtrières ont déplacé près 900.000 personnes, vers le nord-ouest de la Syrie. "L’un des exodes les plus importants", depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, selon l’ONU.

Suite à un accord conclu entre la Russie et la Turquie, un cessez-le-feu est entré vigueur en mars. Mais ces réfugiés sont aujourd’hui coincés entre cette ligne de front et les forces turques qui contrôlent fermement la frontière.

Ces forces turques veulent maintenir l’ordre et réguler le passage à la frontière. La Turquie, qui compte déjà sur son sol plus de 3 millions de réfugiés syriens, voit d’un très mauvais œil, l’arrivée d’un tel afflux de population amassé aux portes de son territoire.

Depuis 2014, les organisations humanitaires viennent en aide aux Syriens, en apportant de la nourriture, des médicaments et du matériel. Mais avec le temps, les besoins augmentent. Et la lutte contre l’épidémie de Covid-19 nécessite de nouveaux approvisionnements.

L’opposition de la Russie

Pour le moment, une résolution du Conseil de sécurité permet à cette aide humanitaire de franchir les frontières sans l’autorisation de Damas. Au mois de mai, près de 1800 camions ont franchi la frontière turque.

Mais cette autorisation arrive à expiration le 10 juillet.

En janvier dernier, après un recours à son 14e veto depuis le début de la guerre en 2011, la Russie avait imposé une réduction drastique des points de passage frontaliers autorisés, passés de quatre à deux, au motif que l’aide transfrontalière empiétait sur la souveraineté de la Syrie.


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Moscou avait aussi obligé ses partenaires à réduire à six mois l’autorisation qui était jusqu’alors annuelle.

"Le régime russe est un régime qui détruit", analyse encore Jean-Pierre Filiu. "Avec Poutine en Syrie, on est dans un système Orwellien, où les mots signifient le contraire. La cellule opérationnelle de l’état-major russe qui préside aux bombardements de la Syrie s’appelle la cellule de réconciliation ; qui signifie en fait, l’élimination des ennemis. Et la destruction signifie, la reconstruction. C’est 1984 de Georges Orwell. La paix, c’est la guerre.

Mais la Russie est coincée, car elle a tout misé sur Bachar El Assad. Or Assad ne peut pas être l’homme de la reconstruction et de la réconciliation dans le pays. Il n’y aura aucune reconstruction, aucun retour des réfugiés, tant qu’il sera en place".

Lors d’un vote au Conseil de sécurité, Moscou pourrait donc s’opposer à ce projet de résolution. Pourtant, selon les organisations humanitaires, le dispositif réclamé par les Belges et les Allemands, est vraiment le minimum vital.

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