Printemps arabe: état des lieux d'un mouvement qui n'en finit pas

En Egypte, c'est maintenant dans des affrontements violents que s'opposent les camps opposés des pro-Morsi et des supporters de l'armée
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En Egypte, c'est maintenant dans des affrontements violents que s'opposent les camps opposés des pro-Morsi et des supporters de l'armée - © FAYEZ NURELDINE

Le 17 décembre 2010, le suicide de Mohamed Bouazizi, vendeur de légumes à Sidi Bouzid en Tunisie, marquait le début d'un mouvement de contestation qui a traversé bon nombre de pays du monde arabe. Près de deux ans plus tard, la contestation reste notamment vive - et souvent violente - en Syrie, en Egypte, en Tunisie, ou encore en Libye. Que peut-on espérer des changements politiques que le printemps arabe a engendré ? Le mouvement s’essouffle-t-il ? L'islam politique est-il possible ? Voici l'état des lieux d'une contestation dont on ignore encore tout de l'aboutissement.

Comme l'écrit une journaliste publiée sur le site du Huffington Post, le processus de transition qui s'était amorcé de façon presque brutale - et s'était vu nommer "printemps arabe" - en Tunisie, en Egypte, ou en Libye et en Syrie semble aujourd'hui patauger. Une fois les régimes autoritaires renversés, c'est à un processus démocratique tout neuf que les pays arabes doivent s'essayer.

Karim Emile Bitar, spécialiste du monde arabe à l'Institut de Relations internationales et stratégiques (Iris) et cité dans le même article, prévoit "un processus révolutionnaire qui va prendre au moins une dizaine d'années" et ajoute : "Qui dit processus révolutionnaire dit révolution, contre-révolution, tentative de récupération de la révolution, et c'est précisément ce qui est en train de se produire." La messe est dite.

Egypte: impasse politique et violence croissante

La contestation fait rage en Egypte. Les heurts opposant le camp des supporters du président déchu Mohamed Morsi à celui de ses détracteurs sont de plus en plus violents. En un mois, plus de 200 personnes ont perdu la vie lors de ces troubles.

Le 3 juillet, alors que des manifestations monstres réclamaient son départ, le président Mohamed Morsi - le premier démocratiquement élu -, est destitué puis arrêté par l'armée. Très vite, les médias internationaux évoquent un coup d'Etat, quand l'homme fort de l'armée, le général Abdel Fattah al-Sissi, prétend répondre aux aspirations du peuple.

Bichara Khader, professeur émérite à l'UCL spécialiste du monde arabe, préfère pourtant parler de "coup de poing". Pour lui, l'armée "a voulu mettre les pendules à l'heure et rappeler que ce n'est pas parce que Morsi a été élu démocratiquement qu'on va assister, impassible, à un processus certain de l'islamisation de l'Egypte." Mais malgré une prétendue légitimité populaire, l'écrasante présence de l'armée pose question.

Après l'arrestation de Mohamed Morsi, elle ne perd pas de temps et propulse Adly Mansour au rang de président par intérim. Très vite, un nouveau gouvernement prête serment, au grand dam des Frères musulmans - le parti de Morsi - qui refusent toujours de le reconnaître.

Alors que les pro-Morsi multiplient les appels à manifester et font fi des avertissements des nouvelles autorités égyptiennes, le général al-Sissi a voulu rassembler ses supporters en leur demandant de lui donner pleine légitimité pour intervenir contre "la violence et le terrorisme". Des "menaces" que les Frères musulmans rejettent catégoriquement.

Les partisans de Mohamed Morsi réclament son retour, faisant valoir qu'il est le premier président égyptien élu démocratiquement. Ses adversaires estiment qu'il s'est disqualifié par un exercice du pouvoir au profit de son seul camp et que l'ampleur des manifestations contre lui a traduit sa perte de légitimité.

Au milieu des deux camps, la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton tente difficilement de renouveler un dialogue qui semble sérieusement compromis.

Tunisie: regain de tension et gouvernement "provisoire"

La Tunisie ne parvient pas à se stabiliser depuis sa révolution. Les crises politiques à répétition, les mouvements sociaux parfois violents et l'émergence d'un islamisme radical lié à Al-Qaïda ne cessent d'y fragiliser la situation. Alors que le pays est le fer de lance du "printemps arabe", que les Tunisiens ont "dégagé" leur ancien président Zine El Abidine Ben Ali et son régime puis procédé à des élections consacrant le parti islamiste Ennahda, des assassinats politiques ont provoqué un regain de tension.

Ainsi l'assassinat d'un membre de l'opposition, Mohamed Brahmi, succédant à celui de Chokri Belaïd, lui aussi très critique à l'égard des islamistes, a provoqué une crise qui met à mal la légitimité du gouvernement. Crise exacerbée par la mort lundi soir de huit militaires sauvagement tués au mont Chaambi (ouest), à la frontière algérienne, où un groupe armé lié à Al-Qaïda est pourchassé sans succès depuis décembre.

Le Premier ministre tunisien Ali Larayedh a une nouvelle fois exclu mardi la démission de son gouvernement malgré la multiplication des appels en ce sens, solution à laquelle il a dit préférer "un élargissement" de la coalition actuelle formée par les islamistes, deux formations laïques et des indépendants.

A Tunis, les manifestations pour la dissolution de l'Assemblée nationale constituante se multiplient depuis l'assassinat de Mohamed Brahmi, le deuxième du genre attribué à la mouvance jihadiste après la mort par balle de Chokri Belaïd le 6 février, meurtre qui avait entraîné la chute du précédent gouvernement dirigé par Ennahda.

La date des prochaines élections fixée au 17 décembre par Ali Larayedh est hautement symbolique car il s'agit du jour en 2010 où le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s'est immolé par le feu, donnant le coup d'envoi à la révolution tunisienne.

Depuis l'élection de l'ANC, les autorités ont annoncé de multiples calendriers électoraux qui n'ont pas été respectés la Constitution n'ayant pas été adoptée faute de consensus.

Syrie: le pouvoir s'accroche, encore et toujours

S'il est un conflit sur lequel les yeux du monde sont rivés, c'est bien celui qui fait rage en Syrie, lui aussi né dans le sillage de ce printemps arabe qui a chamboulé des régimes jusqu'ici tout-puissants.

Plus de 100 000 morts selon l'ONUdes faits de torture, de détention arbitraire, des images qui témoignent tantôt de la terreur de civils innocents, tantôt de la propagande d'un régime attaché à son pouvoir ou encore de la bestialité d'un conflit omniprésent... Les morts s'accumulent, le conflit s'enlise, et personne n'est plus en mesure d'en estimer un quelconque aboutissement.

D'autant que les tentatives de réunions internationales s'avèrent jusqu'ici infructueuses. Les Etats-Unis et la Russie disent poursuivre leurs efforts pour organiser une nouvelle conférence sur la situation syrienne, mais l'initiative semble mort-née étant donnés les désaccords majeurs sur son objectif et ses participants.

L'implication active du Hezbollah, puissant mouvement chiite libanais pro-iranien, aux côtés du régime dans la répression de la rébellion a plus récemment marqué un tournant dans le conflit. D'autant que son bras armé vient d'être ajouté à la liste d'"organisations terroristes" de l'Union européenne.

Libye: tensions, évasion et assassinats

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la région de l'est libyen, berceau de la révolution libyenne, semble échapper au contrôle du pouvoir de transition. Il a été le théâtre de plusieurs explosions et d'une vague d'assassinats et d'attaques ciblant des juges, des militaires et des policiers ayant servi sous le régime déchu.

L'évasion de près de 1300 détenus d'une prison à Benghazi et les protestations au lendemain d'une série d'assassinats ne font rien pour faciliter sa tâche : les meurtres avaient suscité l'émoi de la population, qui est descendue dans la rue samedi pour crier sa colère contre les partis politiques et en particulier contre les Frères musulmans, accusés d'être responsables de l'instabilité en Libye.

Un printemps sans fin

Si la Syrie s'englue dans un conflit qui la déchire depuis le début de la révolte dont elle est le théâtre, ce sont donc des tensions croissantes et débouchant souvent sur des manifestations et des faits de violence qui font les "printemps" tunisien, égyptien et libyen. Avec un point commun : une tentative démocratique qui doit faire ses preuves, où des camps opposés ne semblent pas encore prêts aux concessions nécessaires à un retour au calme.

Germain Renier avec AFP

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