Pourquoi le recyclage du plastique est-il responsable d'un début de crise à l'échelle mondiale?

Centre de tri de bouteilles en plastique dans le village de Dong Xiao Kou, à la périphérie de Pékin, le 17 septembre 2015.
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Centre de tri de bouteilles en plastique dans le village de Dong Xiao Kou, à la périphérie de Pékin, le 17 septembre 2015. - © FRED DUFOUR - AFP

Plus d’un an après la Chine, la Malaisie refuse à son tour d’endosser le rôle de "poubelle du monde". Depuis le 28 mai dernier, des centaines de tonnes de déchets, principalement plastique, sont renvoyées aux pays expéditeurs. En bout de course, une vaste crise environnementale, économique et politique à l’échelle mondiale se dessine en filigrane. Analyse.

Le fléau environnemental que représente le plastique n’est plus à prouver. Les images de plages envahies de déchets, de décharges clandestines ou d’incinérations polluantes et non contrôlées à l’autre bout du monde se multiplient chaque jour un peu plus. Mais comme l’explique la journaliste Juliette Campion pour Franceinfo, nos industries occidentales ont leur part de responsabilité. Le recyclage du plastique est désormais à l’origine d’une crise mondiale, source de tensions entre importateurs et exportateurs.

Pourquoi nos déchets sont-ils exportés ? Qu’allons-nous en faire si les principaux importateurs ferment leurs portes les uns après les autres ? Quelle est la place de la Belgique dans ce ballet de détritus autour du globe ? Si aucun comportement ne change, les pays occidentaux semblent bien avoir du souci à se faire.

Quelle est la place du plastique en Belgique ?

Sur 63 millions de tonnes de déchets produits en 2016, on compterait 715.624 tonnes de déchets plastiques selon les derniers chiffres du SPF Économie. Bien qu'il ne s'agisse que d'1,1% de la production totale de déchets en Belgique, ces centaines de milliers de tonnes représentent tout de même une quantité non négligeable.

Pourquoi exporter ses déchets ?

Qu’il s’agisse de plastique ou d’autres déchets, nous sommes contraints de devoir les "traiter". Tri, recyclage, incinération, mise en décharge… Toutes ces opérations ne se font pas toutes seules. Elles requièrent de la main-d’œuvre et de l’énergie. "Les problèmes principaux qui compliquent le recyclage des plastiques sont la qualité et le prix des produits recyclés, en comparaison avec leurs équivalents vierges", confirme un communiqué du Parlement européen.

Dépassés par les millions de tonnes de déchets produites tous les jours, les pays occidentaux se mettent à les exporter à l’étranger. "La moitié des déchets plastique collectés en vue d’être recyclés sont exportés afin d’être traités hors de l’Union européenne. Les raisons de ces exportations sont le manque de capacité, de technologie et de ressources financières pour que ces déchets puissent être traités localement", énonce le communiqué. Car refiler la patate chaude des déchets à un autre pays permet surtout de faire des économies de main-d’œuvre.

La Belgique, cinquième exportateur mondial de déchets plastique ?

Dans un rapport de Greenpeace du 23 avril dernier, la Belgique est épinglée comme le cinquième pays exportant le plus de plastique au monde entre janvier et novembre 2018. Avec 448.352 tonnes exportées sur cette période, elle a représenté à elle seule 6,9% des exportations mondiales, derrière les États-Unis (16,5%), le Japon (15,3%), l’Allemagne (12,6%) et le Royaume-Uni (9,4%).

"Les exportations de la Belgique restent assez stables, nuance Jeroen Verhoeven de Greenpeace Belgium. On reste autour de 35.000 tonnes par mois depuis des années."

Concrètement, nous nous situons légèrement sous la moyenne européenne avec 43,4% de déchets plastiques recyclés. "Plus de la moitié des plastiques en Belgique sont incinérés", confirme-t-il. Il n’est d’ailleurs généralement pas question de simple incinération, mais de "valorisation énergétique", qui "se distingue de l’incinération par le fait que les déchets sont principalement utilisés comme combustible en vue de produire de l’énergie", est-il expliqué sur la plateforme Bruxelles Environnement.

Comment se fait-il que la Belgique fasse partie des plus gros exportateurs de plastique au monde alors qu’elle est en même temps saluée pour ses taux de recyclage exemplaires ? "Tout ce qui est exporté est considéré comme recyclé, puisque ces déchets ont été confiés à des entreprises de recyclage", répond Jeroen Verhoeven de Greenpeace. Ce sont ces entreprises de recyclage qui décident ensuite de s’en décharger, quitte à envoyer à l’autre bout du monde les problèmes environnementaux qui accompagnent ces déchets. Notons que la Belgique importe elle aussi des déchets, soit les traiter elle-même, soit pour les exporter à nouveau.

Et mon sac PMC alors ?

Non, les emballages que nous jetons dans les sacs bleus ne sont pas envoyés en Asie. Chez nous, l’acteur chargé de la coordination entre les recycleurs et les collecteurs de déchets ménagers est l’organisme Fost Plus. Leur implication est reconnaissable sur de nombreux produits du quotidien, estampillés de ce célèbre logo représentant deux flèches vertes.

"Le point vert que vous trouvez sur ces emballages est un signe de ralliement. Pas un logo de tri ou de recyclage. Cela indique uniquement que l’entreprise qui met le produit sur le marché contribue financièrement à Fost Plus pour la mise en place du système global de recyclage des emballages ménagers en Belgique", expliquent-ils dans une vidéo de présentation.

"Fost Plus est responsable de la collecte et du recyclage des emballages ménagers en Belgique. Nous recyclons chaque année 680.000 tonnes d’emballages, soit près de 90% de tous ceux mis sur le marché", se targuent-ils. Ces chiffres nous sont confirmés par la porte-parole Fatima Boudjaoui : "C’est nous qui décidons à qui nous vendons ces matériaux, et nous privilégions toujours la filière courte", certifie-t-elle.

Concrètement, les déchets ménagers qui ne peuvent être traités en Belgique sont envoyés en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas, nous assure-t-on. Les chiffres de Greenpeace semblent confirmer cette réalité, puisque les Pays-Bas se positionnent en premier importateur de déchets belges depuis septembre 2017. Le dernier rapport annuel de Fost Plus (pour l’année 2017) indique en outre que 99,6% des déchets traités par Fost Plus sont bel et bien recyclés en Belgique ou dans des pays limitrophes.

Si ces échanges entre voisins gonflent les statistiques, force est de constater que la Chine, le Vietnam, la Malaisie ou l’Inde reçoivent eux aussi des déchets en provenance de Belgique. Si ce n’est pas le traitement des déchets ménagers qui est en cause, le problème viendrait manifestement des autres secteurs. Car en Belgique, les déchets des ménages ne concernent que 8% de la production globale. Les secteurs de la construction et de l’industrie sont en revanche responsables de plus des trois quarts de la production de déchets sur le territoire. Ce ne sont donc pas les déchets du citoyen lambda qui vont jusqu'en Asie, mais plutôt les déchets des industries qui passeraient outre les chaînes de tri et de recyclage.

Nos industries coupables ?

Pour comprendre ce que deviennent les déchets de nos industries, il faut se tourner du côté de Go4Circle, la fédération des entreprises de l’économie circulaireCédric Slegers, directeur adjoint de l’ASBL, souligne la complexité que représente un défi tel que le tri des déchets industriels. "Le PET de la bouteille de San Pellegrino n’est déjà pas le même que le PET de la bouteille de Perrier. Plus un plastique est coloré, plus il sera difficile à recycler", souligne-t-il.

Cédric Slegers reconnaît que l’exportation de déchets est bel et bien une réalité, tant en Belgique que dans d’autres pays occidentaux. "Il ne faut pas se voiler la face, déclare-t-il. C’est une question de prix de la main-d’œuvre. On est dans un secteur où il faut payer pour quelque chose d’inutile puisqu’il s’agit de déchets. Si on exporte autant en Belgique, c’est justement parce que le recyclage est coûteux, en termes de tri, de main-d’œuvre et de concurrence avec la matière vierge." Pour une entreprise s’inscrivant dans un contexte de croissance économique et de productivisme, il est bien sûr tentant de réaliser des économies sur le traitement des déchets puisqu'’ils ne servent à rien.

On est souvent confronté à des producteurs argumentant que le plastique recyclé n’est pas synonyme de qualité.

Mais Cédric Slegers tient à signaler qu’il remarque "une prise de conscience des producteurs qui semblent réfléchir à leur impact". Pour lui, la réflexion doit se faire tant en amont, lors de l’élaboration d’emballages plus facilement recyclables, qu’en aval, avec l’utilisation de ces matières recyclées. "On est encore trop souvent confronté à des utilisateurs ou des producteurs qui ne soutiennent que la vision d’une économie linéaire, argumentant que le plastique recyclé n’est pas synonyme de qualité", déplore-t-il.

Le mirage du plastique recyclé

Même si les mentalités venaient à changer, d’aucuns dénoncent le mirage que constitue le recyclage du plastique. Nathalie Gontard, chercheuse et professeure en sciences de l’aliment et de l’emballage à l’Institut de Recherche Agronomique (INRA), pointe du doigt les failles d’un tel processus dans un article du média scientifique indépendant The Conversation : "Recycler en circuit fermé signifie collecter, trier, décontaminer et repolymériser un plastique qui se dégrade au cours du procédé de recyclage. Les contraintes logistiques de collecte sont importantes, la consommation d’énergie des multiples étapes se discute et sa probabilité de contamination dangereuse également. Aussi, le nombre maximal de cycles de décontamination est limité et le plastique recyclé doit être mélangé à du plastique vierge."


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Recycler des déchets qui ne peuvent se recycler à l’infini revient donc à reporter le problème, tant pour les ordures ménagères qu’industrielles. "Le recyclage d’une matière ne s’inscrit dans un principe d’économie circulaire que si la boucle peut être reproduite à l’infini, ce qui est quasiment le cas pour le verre ou le métal. Les matériaux biodégradables se situent naturellement dans le cycle biologique de la matière organique, qui leur assure un renouvellement illimité (à condition cependant que la vitesse de consommation reste compatible avec celle de production)", précise Nathalie Gontard.

Crise mondiale

L’Alliance Globale pour les Alternatives à l’Incinération (GAIA) appelle les pays dits "en voie de développement" à "interdire l’importation de déchets plastiques". Alors que la Chine jouait le rôle de "poubelle du monde" jusqu’en janvier 2018, "un plus grand nombre de pays se retrouve à présent dans la ligne de mire", déplorent-ils. La Malaisie et la Thaïlande ont commencé à imposer leurs propres restrictions, mais l’Indonésie a également vu ses importations augmenter fin 2018. "Les pays exportateurs doivent assumer la responsabilité de la réduction et du recyclage de leur plastique au niveau national", réclame l’association.


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Écrasé par ses déchets de plastique, le monde est sur le point de vivre une véritable "crise des déchets". Aussi petite soit la Belgique à l’échelle du globe, il semble que nous ayons nous aussi notre rôle à jouer. "Le recyclage du plastique ne devrait pas être utilisé pour justifier la production de plastique à usage unique, mais pour s’engager vers le zéro déchet", conclut GAIA. Car le meilleur déchet, finalement, est celui qui n’existe pas.

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