Pourquoi le Guide Suprême a fait passer l'Iran avant sa haine des USA

Le président iranien Hassan Rohani s'est félicité mardi de l'accord nucléaire conclu par son pays à Vienne avec les grandes puissances, affirmant que l'Iran ne chercherait "jamais" à se doter de l'arme atomique, dans une intervention télévisée en direct.

Hassan Rohani a fait son discours quelques minutes après une intervention du président américain Barack Obama, qui a été retransmise en direct sur la télévision publique iranienne.

"L'Iran ne cherchera jamais à avoir l'arme nucléaire", a déclaré Hassan Rohani, dont le pays a été soupçonné par les pays occidentaux de vouloir se doter, sous couvert d'un programme nucléaire civil, de l'armée atomique. Une accusation maintes fois démentie par Téhéran. "Tous nos objectifs ont été atteints", a-t-il ajouté à propos de l'accord qui prévoit notamment une levée des sanctions internationales qui étouffent l'économie iranienne depuis des années. "Dieu a exaucé les prières de notre nation".

L'accord est "un point de départ" pour rétablir la confiance avec les Occidentaux, a poursuivi le président iranien, un modéré dont l'élection en juin 2013 a marqué une rupture avec son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad, un conservateur qui entretenait des relations extrêmement tendues avec les pays occidentaux.

Une méfiance qui devenait un obstacle

La méfiance de l'ayatollah Ali Khamenei à l'égard des Etats-Unis a parfois jeté une ombre sur les négociations nucléaires mais le guide suprême iranien, ultime décideur dans ce dossier, a fait passer l'intérêt de son pays avant son aversion pour l'Amérique.

Il a longtemps laissé planer le doute sur sa volonté d'accepter un accord négocié en grande partie avec Washington, ennemi historique de la République islamique fondée en 1979 par son prédécesseur, l'imam Rouhollah Khomeiny.

"Les Etats-Unis sont le parfait exemple de l'arrogance, préparez-vous à encore plus de combat contre l'arrogance", a-t-il affirmé encore samedi alors que les négociateurs à Vienne s'employaient à parvenir à un accord finalement conclu mardi.

L'aile dure du régime iranien, qui scande "Mort à l'Amérique" à chaque manifestation publique, n'a pas eu de cesse de dénoncer les concessions, trop importantes selon elle, accordées aux Occidentaux.

Mais pour les Iraniens, l'accord de Vienne devra mettre fin à une décennie de crise diplomatique et aux sanctions internationales qui ont sévèrement affecté l'économie. "L'important n'est pas la méfiance du Guide envers les Etats-Unis ou d'autres pays, c'est sa volonté de résoudre le problème", affirme Amir Mohebbian, analyste politique proche du pouvoir.

"Le guide a montré qu'il dirige le pays de façon rationnelle et pragmatique", explique-t-il, soulignant la "légitimité" du numéro un iranien qui règne depuis 26 ans. En martelant durant les discussions que l'Iran avait des "lignes rouges", l'ayatollah Khamenei "a supervisé les négociations de manière étroite; pas parce qu'il y était opposé mais à cause de la duplicité des Etats-Unis", a assuré le président du Parlement, Ali Larijani.

"Réduction des tensions"

La décision de l'ayatollah Khamenei d'accepter un accord sur le nucléaire rappelle celle de l'imam Khomeiny, qui avait accepté avec réticence la fin de huit années de guerre contre l'Irak en juillet 1988. Pour ce dernier, la résolution 598 de l'ONU sur un cessez-le-feu était "pire que du poison" mais l'économie iranienne avait explosé dans les années suivantes. Et l'Iran espère voir l'histoire se répéter.

Cet accord ne marque pas une soumission face aux puissances mondiales, mais au contraire un renforcement du pouvoir du guide suprême, affirme Davoud Hermidas Bavand, analyste politique à l'Université de Téhéran. Qu'importe l'apparente contradiction d'un pacte avec les Etats-Unis, surnommés le "Grand Satan", le coeur du programme nucléaire a été préservé alors qu'un échec aurait eu de graves conséquences pour l'Iran, dit-il.

Selon lui, "les sanctions économiques ont eu un impact plus important sur la population que sur le régime. Les Iraniens ont le sentiment d'avoir été impliqués dans les négociations et le pouvoir l'a reconnu".

L'accord offre aussi à l'ayatollah Khamenei une victoire sur les pays qui accusent l'Iran d'ambitions hégémoniques dans la région.

"Cela équivaut peut-être à une petite victoire sur Israël, l'Arabie saoudite et la Turquie", selon M. Bavand pour qui l'accord sera considéré dans quelques années "comme un outil de réduction des tensions" régionales.

La relance des négociations sur le nucléaire iranien avec le 5+1 (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie et Allemagne) en septembre 2013, après plusieurs années de blocage, a également montré la volonté de Téhéran de mettre fin à son statut de paria.

Une "interaction constructive avec le monde"

Le président modéré Hassan Rohani prône depuis son élection en juin 2013 une "interaction constructive avec le monde", aux antipodes de son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad, dont le double mandat avait été marqué par une confrontation avec l'Occident.

Le chef de la diplomatie, Mohammad Javad Zarif a symbolisé ce changement de ton. Dans un message vidéo le 3 juillet, il avait assuré qu'un accord pourrait mener à une coopération dans la lutte contre le groupe jihadiste Etat islamique.

L'Iran "beaucoup moins isolé"

Mais c'est finalement le guide suprême qui a rendu cet accord possible, en acceptant dès 2012 des discussions secrètes avec des envoyés américains malgré sa méfiance à l'égard des Etats-Unis avec lesquels l'Iran n'entretient pas de relations diplomatiques depuis 1980.

L'expérience de la guerre contre l'Irak a aussi eu une influence importante, estime Siavush Randjbar-Daemi, spécialiste de l'Iran à l'Université de Manchester en Angleterre.

On retrouve en effet les mêmes acteurs qu'en 1988 -l'ayatollah Khamenei était alors président, Rohani était chargé de la défense aérienne, Zarif négociait la résolution à l'ONU- et le même besoin de mettre fin à l'enlisement.

"Cet accord n'est pas une décision prise de gaieté de coeur mais c'est la plus efficace, même si cela a impliqué des négociations directes avec l'Amérique", explique M. Randjbar-Daemi.

Selon lui, "l'Iran a fait des concessions mais a obtenu des contreparties, comme la reconnaissance de son programme nucléaire, la fin des sanctions économiques, un rôle international et une position beaucoup moins isolée".

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