Pourquoi le gaz de nos maisons ne sera plus tout à fait le même

Le gaz va changer dans les conduites de la moitié des consommateurs belges. C’est un "gaz riche", plus dense, qui arrivera à leurs cuisinières, chaudières et convecteurs. Le gaz dit "pauvre" des Pays-Bas ne sera bientôt plus importé en Belgique.

Ce changement concernera les consommateurs de gaz qui habitent à Anvers, à Bruxelles et entre ces deux villes, ainsi que dans quelques communes du Brabant Wallon. Ils seront appelés, dans les mois à venir, à adapter leurs appareils à ce nouveau type de gaz (les Pays-Bas étaient seuls à fournir du "gaz pauvre"). Un simple réglage suffit, lors de l’entretien obligatoire de leurs chaudières. Il est nécessaire pour la bonne efficacité de leurs appareils.

Cette transition implique donc de très nombreux consommateurs belges, une vaste campagne d'information

Pourquoi alors changer de producteur ? Pourquoi couper les vannes du gaz Néerlandais ?

La cause : à Groningue, la terre tremble au-dessus des gisements

1959 : dans la province de Groningue, dans le Nord des Pays-Bas, c’est l’année de la baraka. La découverte d’un gigantesque gisement de gaz naturel en sous-sol, le plus important d’Europe occidentale. 2820 milliards de mètres cubes.

L’engouement est immédiat. L’extraction commence 4 ans plus tard et, rapidement, elle couvre 80% de la production nationale. Toutes les nouvelles maisons sont raccordées au gaz, de nombreuses industries tournent au gaz et les Pays-Bas se mettent à exporter. Le gisement dope le budget, il finance en partie l’aéroport de Schiphol, les travaux du métro.  Pourquoi limiter l’extraction quand les réserves sont aussi vastes ?

2018 : le gouvernement néerlandais annonce la fin progressive de l’extraction gazière et, pour commencer, la fin des exportations vers la Belgique, la France et l’Allemagne. Dans les campagnes de Groningue, le gaz n’est plus vu depuis longtemps comme une bénédiction mais comme une plaie. A trop alimenter le pays, il a abîmé la région.

Parce que la terre tremble au-dessus du gisement... Un tremblement de terre en 2006, un autre en 2012, et chaque année désormais plusieurs centaines de petites secousses, au point de menacer aujourd’hui la stabilité de milliers de logements.

Les murs lézardés de Liefke et Jan Munneke

"Regardez ici… et ici… et Ici…" Fissurée le long des fondations. Crevassée le long des fenêtres. La ferme des Munneke fait peine à voir. Les murs et les piliers de la grange ont été consolidés. Un étançon retient un balcon hésitant.

Les premières crevasses sont apparues après un tremblement de terre en 2012. "C’était impressionnant, toute la maison a bougé et dans tous les sens, le mur de la grange venait heurter celui du salon. La secousse était forte, au point de casser des briques" explique Liefke Munneke. Elle a dû évacuer, la stabilité de sa ferme n’étant plus garantie.

Sur un lambeau de papier-peint, un autocollant détourne le logo de Shell en doigt d'honneur. Liefke Munneke perd son calme professoral quand elle évoque les compagnies qui exploitent le gaz sous ses pieds, Shell et ExxonMobil: "Cela fait des années qu’il aurait fallu cesser l’extraction !

L'habitante dénonce la lenteur des autorités à tuer la poule aux œufs d’or. Et la résistance des compagnies gazières à dédommager les habitants.

Cent mille plaintes pour dégâts

Si l’extraction cesse, les terres bougeront encore pendant des années. Mais si elle se poursuit, les affaissements vont empirer avec le risque, un jour, d'un tremblement de terre plus sévère que les autres qui aura raison des logements à la stabilité précaire.

Et ils sont nombreux : à ce jour cent mille plaintes ont été introduites pour dégâts ! ils concernent 22.000 bâtiments. Un premier rapport fait état de plusieurs milliers de maisons instables dans lesquelles vivent encore les habitants. 

Impossible désormais de balayer d'un revers de main ces plaintes et ce risque. Le gouvernement néerlandais cherche d’autres sources de gaz et d’énergie pour cesser peu à peu l’extraction. Et il s’apprête donc à couper les exportations vers l’étranger.

Voilà donc le tableau, quand on remonte les conduites de Bruxelles à Groningue.

ET maintenant? D'où viendra ce nouveau gaz, dans nos conduites?

Un tiers du gaz consommé en Belgique va donc changer de provenance.

Les gisements qui approvisionnent le reste du pays pourraient pallier le manque sans délais : aujourd’hui ce gaz entre en Belgique via le terminal gazier de Zeebrugge, par gazoducs sous-marins. Il vient de Norvège (surtout), de Grande-Bretagne ou de Russie (seulement 3%).

Il arrive également par bateaux méthaniers en provenance du Qatar. Des colosses comme l’Umm Bab qui, en une seule livraison, apportent l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville comme Brugge.

L’an dernier 2% à peine du gaz consommé en Belgique est arrivé par bateau mais le port de Zeebrugge offre une capacité bien plus grande.

"Le grand changement arrivera par bateau"

Le terminal pour méthaniers de Zeebrugge pourrait permettre un arrivage de gaz à bien plus grande échelle, d’un éventail de producteurs plus large.

C’est la conviction de l’expert en géopolitique de l’énergie, Samuele Furfari.  

" Il y a aujourd’hui de plus en plus de producteurs de gaz naturel dans le monde. Et ils sont en train de se battre pour vendre leur gaz. Donc la Belgique n’aura pas de souci d’approvisionnement ". Une concurrence nouvelle, dit-il, qui devrait tirer les prix à la baisse.

Aux yeux de Samuele Furfari, pas de risque de dépendre de la Russie, grand producteur européen, pour alimenter nos conduites, avec le poids géopolitique que cela comporterait. " On n’est plus dans les années 60 ou 70. Les grands fournisseurs traditionnels à l’Europe, la Russie, la Norvège ou l’Algérie peuvent encore nous fournir beaucoup du gaz… Mais c’est surtout le développement du gaz liquide transporté par bateaux qui sera le grand changement à venir. Il y a des nouveaux venus : le Nigeria, l’Australie, la Papouasie, Israël bientôt, et n’oublions pas les Etats-Unis ! Ce n’est plus l’heure des monopoles. Le levier géopolitique du gaz s’est affaibli ".

Pour remplacer une partie de ce gaz néerlandais, énergie fossile, une autre option est à étudier : celle d’énergies renouvelables. Un méthanier comme l’Umm Bab a grillé bien des litres de fuel au fil de ses trois semaines de navigation pour livrer son gaz du Qatar à Zeebrugge.

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