Pourquoi la Turquie veut-elle envahir le nord de la Syrie tenu par les Kurdes ?

Le président turc Erdogan présente la carte de la zone tampon qu'il entend créer en Syrie. En jaune, le territoire autonome kurde de Syrie. La ligne rouge fixe les limites de l'intervention turque.
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Le président turc Erdogan présente la carte de la zone tampon qu'il entend créer en Syrie. En jaune, le territoire autonome kurde de Syrie. La ligne rouge fixe les limites de l'intervention turque. - © DON EMMERT - AFP

Massées à la frontière depuis lundi, les forces armées turques ont commencé à envahir le nord-est de la Syrie mercredi. Leur objectif : repousser les combattants kurdes et instaurer une zone de sécurité. L’annonce faite le 6 octobre par Donald Trump du retrait américain du nord de la Syrie, contre l’avis du Pentagone et de certains républicains, laisse la voie ouverte à cette action militaire.

Mais pourquoi cette intervention turque contre les Kurdes ?

Les Kurdes, peuple sans Etat

Entre 25 et 35 millions de Kurdes habitent les zones montagneuses situées aux frontières de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et de l’Arménie. Ils constituent le quatrième groupe ethnique le plus important du Moyen-Orient mais jamais ils n’ont obtenu un Etat national permanent. 

La promesse d’un Etat kurde faite par le traité de Sèvres en 1920 après la Première guerre mondiale, sur les ruines d’un empire ottoman vaincu, a été effacée par le traité de Lausanne 3 ans plus tard. Depuis toute velléité d’une indépendance d’un Etat national kurde a été brutalement niée.

Les Kurdes sont originaires des plaines de Mésopotamie et des hauts plateaux situés dans le sud-est de la Turquie, le nord-est de la Syrie, le nord de l’Irak, le nord-ouest de l’Iran et le sud de l’Arménie. Ils forment une communauté distincte des autres habitants de ces pays, avec une langue et une culture qui leur est propre. Ils pratiquent plusieurs confessions, mais la majorité est musulmane sunnite.

Si les Kurdes se sont retrouvés comme fer de lance dans la lutte contre l’Etat islamique, c’est parce que celui-ci s’est attaqué aux trois enclaves contrôlées par les Kurdes de Syrie en 2013. Ils ont résisté. L’année suivante dans le nord de l’Irak, où la région autonome kurde s’est retrouvée abandonnée par l’armée irakienne face aux attaques de l’Etat islamique. Là aussi, ils ont tenu bon, aidés par des armes, des frappes et des conseillers américains et le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan qui se bat pour l’autonomie des Kurdes de Turquie.

Depuis, les forces kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG), combattent l’Etat islamique aux côtés des milices arabes sous la bannière des Forces démocratiques syriennes. C’est cette coalition qui est venue à bout de l’Etat islamique dans le nord-est puis le sud-est de la Syrie. La dernière poche tenue par l’EI, Baghouz, est tombée en mars dernier. L’administration autonome kurde couvre aujourd’hui une région où cohabitent entre 500.000 et un million de Kurdes et au moins 1,5 million d’Arabes.

Pourquoi une zone de sécurité turque dans le nord de la Syrie ?

La Turquie se sent menacée par les YPG, les forces Kurdes de Syrie. C’est pour cela qu’Ankara veut cette zone tampon à l’est de l’Euphrate. Une idée à l’origine tweetée par Donald Trump. Depuis la fin de l’Etat islamique en Syrie, le président Trump répète qu’il est temps de rapatrier les 2000 militaires américains de Syrie. Et de créer une zone de sécurité pour les Kurdes.

Depuis Washington parle de "mécanisme de sécurité" mais la Turquie s’est emparée de l’idée de la zone de sécurité, rebaptisée "corridor de la paix".

La Turquie propose une zone de sécurité de 30 km de profondeur à l’intérieur de la Syrie, tout au long de la frontière (en jaune sur la carte ci-contre). Cette zone compte de nombreuses villes et villages à majorité kurde. Les Turcs projettent aussi de réinstaller jusqu’à 2 millions de réfugiés Syriens présents en Turquie, des personnes pourtant originaires essentiellement de l’ouest du pays.

Ankara s’est toujours opposé au soutien accordé par les Etats-Unis aux combattants kurdes de Syrie. La Turquie les considère en effet comme une branche de PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, engagé depuis 1984 dans la lutte contre l’Etat turc, pour l’indépendance du Kurdistan. La Turquie les traite de terroristes.

Les YPG et le PKK partagent en effet une même idéologie, mais affirment constituer des entités séparées.

Quelles conséquences ?

Pour les Kurdes, ce feu vert américain donné à une intervention turque dans le nord-est de la Syrie est tout simplement un coup de poignard dans le dos. Ils expliquent ne pas avoir été consultés et promettent de résister à l’armée d’Ankara.

Les Nations Unies craignent pour leur part que cela ne provoque un nouveau flux de réfugiés.

Par contre, pour l’Etat islamique ou du moins ce qu’il en reste, cette intervention est plutôt une bonne nouvelle : leurs adversaires kurdes vont être pris par leur résistance à l’armée turque ce qui pourrait leur profiter. Les Kurdes eux-mêmes reconnaissent qu’ils ont dû alléger le dispositif militaire de surveillance des camps de prisonniers de l’Etat islamique, 12.000 personnes, et de leurs familles, 70.000 autres, ce qui augmente le risque d’évasion, même si pour la Maison blanche ce doit être la Turquie qui doit assurer la surveillance des prisonniers de l’Etat islamique et alors que beaucoup de ces combattants étaient entrés en Syrie en passant par la Turquie…

Quant aux forces kurdes, elles pourraient à présent se tourner vers le régime de Damas soutenu par Russie et l’Iran, qui pourraient sortir gagnants de cet épisode…

Véhicules motorisés arborant des drapeaux américains dans les environs de Kobane, près de la frontière syrienne (9/10)

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