Pourquoi l'extrême droite fait-elle son retour en Allemagne ?

Ce n’est plus une exception, mais un phénomène en recrudescence. En Allemagne, les attaques racistes, antisémites ou xénophobes se multiplient ces dernières années. La dernière en date, mercredi à Hanau, a fait 10 morts.

Depuis 2016, une série d’actes xénophobes a coûté la vie à une dizaine de personnes, dont un élu local "pro-migrant", assassiné l’an dernier à son domicile par un homme lié à la mouvance néonazie.

La montée de la xénophobie et de l’antisémitisme n’est pas qu’une impression, elle se vérifie dans les chiffres. En 2018, les actes criminels à caractère xénophobe et antisémite ont augmenté de près de 20% en Allemagne, selon le ministère allemand de l’Intérieur. Il a recensé 7701 actes criminels xénophobes et 1799 actes antisémites, commis à près de 90% par des auteurs de milieux d’extrême droite.

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Octobre 2019. Des bougies et des fleurs devant la synagogue de Halle après l'assassinat de deux personnes. © RONNY HARTMANN - AFP

En 2013, la renaissance

Pourtant, on aurait pu penser que l’Allemagne était immunisée contre l’extrême droite depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Mais elle montre ces dernières années d’inquiétants signes de vie, voire de vigueur.

Même si elle a eu beaucoup de difficultés à se réimplanter, l’extrême droite allemande connaît une nouvelle jeunesse depuis 2013 et la création du parti extrémiste AfD (Alternative pour l’Allemagne). Pour Benjamin Biard, chargé de recherche au CRISP et spécialiste de l’extrême droite en Europe, la création de ce parti a été un véritable tournant. "Ce parti s’est d’abord présenté à l’électeur en tant que parti eurosceptique, conservateur sur le plan des valeurs et libéral. Très rapidement, il est parvenu à rassembler plus de voix que toutes les autres formations politiques d’extrême droite. Alors qu’au début, il affichait un visage plutôt lissé, modéré – dans le sillage du Vlaams Belang ou du Rassemblement national – il s’est radicalisé au fur et à mesure. Et à chaque changement de président, il se radicalise davantage."

Si pendant plusieurs dizaines d’années, le monde médiatique, politique et judiciaire avait permis de ne pas donner de réelle visibilité à l’extrême droite, avec l’AfD, tout a progressivement changé. En 2013, année de sa création, il obtenait déjà presque 5% des voix. En 2017, il a fait son entrée au Parlement fédéral et dans tous les länder allemands. Il est devenu incontournable.

Il y a deux semaines, les élus locaux de la CDU de Thuringe ont même brisé un tabou politique dans l’Allemagne d’après-guerre en acceptant de former une alliance avec le parti d’extrême droite, avant de faire marche arrière et de provoquer une crise majeure au sein de la CDU d’Angela Merkel.

En 2017, l’arrivée d’un million de réfugiés

Un autre événement majeur dans l’histoire récente de l’Allemagne a également nourri un électorat radical de plus en plus large : l’arrivée de plus d’un million de réfugiés, syriens surtout, sur le sol allemand. Une décision de la chancelière Angela Merkel très critiquée par les mouvements d’extrême droite.

Des mouvements extrémistes composés majoritairement "d’hommes jeunes, parfois assez perméables, avec un faible niveau d’enseignement", explique Benjamin Biard. "Ils ont une vraie volonté de commettre des actes violents à l’égard des immigrés, des minorités ethniques et des personnes engagées dans les mouvements antifascistes qui selon eux facilitent l’islamisation de l’Allemagne."

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En juillet dernier, des participants à un festival de musique néonazi. © BODO SCHACKOW - AFP

Coups de filet

Plusieurs coups de filet ont déjà eu lieu dans ces milieux, notamment la semaine dernière lorsque 12 membres d’un groupuscule d’extrême droite ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête antiterroriste. Ils sont soupçonnés d’avoir planifié des attaques de grande ampleur contre des mosquées. A Dresde, huit néonazis soupçonnés d’avoir voulu perpétrer des attentats contre des étrangers et des responsables politiques sont jugés depuis le mois de septembre. Ils figurent parmi les hooligans, néonazis et skinheads de Chemnitz (Saxe), théâtre en août 2018 de dérapages anti-migrants. Dans ce Land, le nombre d’agressions commises par l’extrême droite a bondi de 38% en 2018.

Entre 2000 et 2007, le pays avait déjà connu une série de meurtres sans précédent depuis 1945. Neuf personnes d’origine immigrée, dont huit Turcs ou personnes d’origine turque, et une policière, avaient été assassinés par le trio néonazi "Clandestinité nationale-socialiste" (NSU). La seule survivante du groupuscule, Beate Zschäpe, a été condamnée en juillet 2018 à la prison à perpétuité.

L’Allemagne, pas une exception

Le retour de l’extrême droite et d’une vague populiste n’est pas propre à l’Allemagne. C’est toute l’Europe qui y est confrontée, sans oublier le retour de l’extrême gauche de l’autre côté de l’échiquier. Benjamin Biard prend d’ailleurs l’exemple de l’Espagne en comparaison. "L’Espagne semblait immunisée depuis la chute du franquisme, mais depuis 2013 également, Vox a fait son apparition avec une dynamique similaire à celle de l’AfD. Il s’est d’abord exprimé sur la crise catalane pour défendre l’unité de l’Espagne puis il a commencé à développer toute la palette d’extrême droite. En fait, aucun pays n’est immunisé. Les formations d’extrême droite peuvent rapidement exploser."


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