Pourquoi ce silence d'Aung San Suu Kyi face aux persécutions des Rohingyas?

La ministre des Affaires étrangères birmanes reste de marbre face aux accusations de persécution de la minorité Rohingyas
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La ministre des Affaires étrangères birmanes reste de marbre face aux accusations de persécution de la minorité Rohingyas - © TOSHIFUMI KITAMURA - AFP

Une image est en train de faire le tour des médias, c'est celle d’un enfant Rohingya, face contre terre, mort noyé en tentant de fuir la Birmanie. Une image qui rappelle celle d'Aylan, cet enfant syrien retrouvé mort sur une plage de Turquie en 2015 . Les Rohingyas sont une minorité musulmane du nord-ouest de la Birmanie, l’une des plus persécutées au monde selon les Nations Unies.

Alors, face aux violences que subissent les Rohingyas, les témoignages sont accablants, font état de viols, de tortures, d’humiliation par l’armée birmane. Aung San Suu Kyi, ancienne chef de l’opposition et aujourd’hui chef du gouvernement, reste bien silencieuse, et certains le lui reprochent.

Pour tenter de comprendre ce comportement, le comportement de celle qui a passé plus de 15 en résidence surveillée, les explications d'Aurélia Rusek, notre correspondante à Rangoon, en Birmanie.

Aung San Suu Kyi est de plus en plus critiquée par la communauté internationale pour son silence à défendre les Rohingyas. Est-ce de l’indifférence ou de l’impuissance ?

"Je serais tentée de dire les deux. Aung San Suu Kyi et son parti ont beau avoir été largement élus en novembre 2015 et être à la tête du pays depuis avril 2016, la marge de manœuvre de son gouvernement reste encore limitée par rapport à celle de l’armée. Dans certains domaines, les militaires détiennent toujours 25 % du Parlement et les ministères clés de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières.

Ils décident donc de toutes les opérations militaires dans le pays, et c’est donc eux qui ont décidé de cette opération de représailles dans le nord de l’État d’Arakan, près de la frontière avec le Bangladesh. Une opération qui s’est transformée en un nettoyage ethnique, selon les organisations de défense des droits de l’Homme, après l’attaque le 9 octobre dernier d’un poste de gardes-frontières, commanditée par des combattants Rohingyas et qui avait fait 9 morts du côté des forces de sécurité".

Mais aujourd’hui Aung San Suu Kyi cumule les fonctions de ministre des Affaires Étrangères et de conseillère d’État, c’est elle qui se déplace sur la scène internationale. Elle est donc dans les faits au-dessus du président et pourtant elle ne dénonce pas les horreurs perpétrées par les militaires à l’encontre des Rohingyas.

"Elle a été forcée de réagir pour la première fois en début de semaine, après qu’une vidéo montrant des gardes-frontières birmans en train de frapper les Rohingyas, alignés à terre mains sur la tête, a commencé à circuler sur Internet. Son bureau a annoncé que les policiers avaient été arrêtés. Selon la plupart des analystes, il semblerait qu’Aung San Suu Kyi ne veuille pas fêter sa relation avec les militaires en les critiquant, alors même que la transition démocratique se passe correctement dans la majorité du pays. De plus, elle ne gagnerait pas forcément le soutien de la population birmane en parlant en faveur des Rohingyas.

En Birmanie, plus de 80 % de la population est bouddhiste et l’ethnie principale est le bamar, dont elle est également issue. La majeure partie des Birmans ne voit pas les Rohingyas comme des citoyens du pays mais comme des migrants illégaux venus du Bangladesh".

Plusieurs commissions d’enquête ont aussi été mises en place par le gouvernement d’Aung San Suu Kyi. Qu’en est-il de leur travail aujourd’hui ?

"Pour rappel de la situation, les organisations humanitaires et les journalistes étrangers n’ont pas accès à la zone de violence qui se situe à quelques kilomètres seulement de la frontière avec le Bangladesh, dans les districts de Maungdaw et Buthidaung. Tous les témoignages recueillis sont issus de ceux qui ont fui vers le Bangladesh, plus de 30 000 Rohingyas depuis le mois d’octobre. Pour répondre aux critiques de la communauté internationale, plusieurs commissions ont été créées, dont une consultative présidée par l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, et chargée de trouver des solutions au conflit.

Mais ce qui est beaucoup plus contestable, c’est la commission d’enquête présidée par un ancien général et qui vient de rendre ses premières conclusions dans lesquelles sont niées toute accusation de viol, de torture, de malnutrition des enfants. Les autorités vont même jusqu’à accuser les Rohingyas de brûler eux-mêmes leurs villages. Aucune mention n’est faite des 86 personnes officiellement tuées, ni même des centaines d’arrestations arbitraires. Certaines organisations de défense des droits de l’Homme accusent Aung San Suu Kyi et son gouvernement de participer, au même titre que l’armée, à une politique de propagande contre les Rohingyas".

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