Pour MSF, 10 ans après, "les Syriens voudraient vivre sans craindre chaque avion qui passe et reconstruire ce qu’ils ont perdu"

Malgré la guerre, les jihadistes, les milices et les multiples forces militaires engagées, quelques organisations humanitaires parviennent à venir en aide aux populations syriennes. Médecins sans Frontières est présent discrètement depuis des années, principalement dans la province rebelle d’Idleb, dans le nord-ouest du pays. Centres de santé, consultations, suivi des grossesses, soins aux grands brûlés : les besoins médicaux ne manquent pas. Il y a aussi les besoins humanitaires d’une zone de guerre et de camps de réfugiés : hygiène, eau, assainissement. Et ces derniers mois, la lutte contre l’épidémie de Covid-19 constitue un défi supplémentaire. Joël Ghazi est le coordinateur de projet de MSF pour la Syrie.

Comment voyez-vous l’évolution dans le temps de la situation de la population ?

Joël Ghazi : "Chaque fois on se dit que ça ne peut pas tomber plus bas, que ça ne peut pas être pire. Chaque fois, on est surpris et déçus que c’est en train de sombrer de plus en plus. On estime que la moitié de la population syrienne d’avant la guerre, qui était à peu près de 25 millions, est déplacée. On parle de 12 à 13 millions de personnes qui sont déplacés internes ou réfugiés hors de leur pays, majoritairement dans les pays frontaliers, Turquie, Jordanie, Liban, Irak et un peu partout ailleurs dans le monde. Ce chiffre était de 6 millions il y a 5 ans. Chaque année, on a de plus en plus de personnes qui doivent quitter leur maison, leur ville. On remarque parmi nos patients que certains se sont déplacés trois à quatre fois. Se déplacer une fois et refaire sa vie ailleurs, c’est une chose, mais devoir faire ce processus trois à quatre fois en l’espace de cinq ou six ans, ça laisse une famille dans une situation très précaire. C’est la réalité, malheureusement, du peuple syrien aujourd’hui, ces vagues de déplacement répétées."


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On parle moins de combats, de bombardements, pourtant vous dites que ça continue à se dégrader ?

Joël Ghazi : "Ça ne veut pas dire que la guerre s’est arrêtée. La dernière grande offensive date de fin 2019, début 2020. Elle a fait un million de déplacés, c’est la plus grosse dernière vague de violence qui a causé des déplacements. Depuis, oui, il y a une diminution de l’intensité du conflit, mais la situation des gens ne s’est pas améliorée. Avec le covid, une crise économique a frappé le pays. La livre syrienne a chuté en 2020 beaucoup plus qu’elle ne l’avait fait en 9 ans de guerre. Un an de crise économique a fait beaucoup plus de dégâts au niveau du pouvoir d’achat que 9 années de guerre. "

Le niveau de contamination au covid-19 est-il élevé ?

Joël Ghazi : "Dans la zone dans laquelle on travaille, dans le Nord-Ouest, le covid est arrivé en juillet 2020, c’est-à-dire six mois après le reste du monde, parce que c’est une prison à ciel ouvert. Mais une fois le covid arrivé, il y a eu beaucoup d’infections. Comment peut-on faire passer les messages basiques de protection, la distanciation sociale, la désinfection ? Ce sont des personnes qui vivent parfois à 7 ou 8 dans une dans une tente pas plus grande qu’une chambre à coucher. On a essayé de distribuer des doses de désinfection. On a pu couvrir 10 à 15% de la population de la zone, pas plus. Cette épidémie est venue s’ajouter à une situation humanitaire et sanitaire très précaire. Il y a aussi cette peur qu’on a remarquée quand on a ouvert des centres d’isolation : beaucoup de gens étaient très réticents d’y aller, parce qu’il y avait le sentiment que c’est que c’était là qu’on allait attraper le covid. Il y avait cette peur d’aller visiter les centres de santé ou les hôpitaux."

Comment s’est déroulé l’hiver dans les camps de déplacés et de réfugiés ?

Joël Ghazi : "Il y a chaque année des inondations qui font que des camps entiers sont inondés par 40 à 60 centimètres d’eau pendant 3 ou 4 jours. Ça détruit entièrement la vie des gens. Ça a des conséquences au niveau de la santé, parce qu’ils sont mouillés dans le froid pendant des journées entières. Pour beaucoup d’entre eux, chaque année, c’est la même chose : leurs tentes sont prises par l’eau, parce que ce n’est pas une zone adaptée pour recevoir 3 millions de personnes. Dans ces zones, il neige aussi chaque hiver. Ils essayent de se réchauffer comme ils le peuvent dans les tentes. Ça crée beaucoup d’accidents domestiques. On a un hôpital des brûlés. Chaque hiver, on a quatre fois plus de patients que l’été, à cause des accidents domestiques. Et quand il y a un incendie dans une tente, vu qu’elles sont collées les unes aux autres, dix autres tentes vont aussi brûler."

Dix ans après la révolution qui a débouché sur une guerre, dans quel état d’esprit se trouvent les Syriens que vous cotoyez ?

Joël Ghazi : "Les civils, ce qu’ils veulent, c’est pouvoir vivre en paix, reconstruire leur pays, reconstruire ce qu’ils ont perdu. Dix années perdues, ça représente plus ou moins une génération. Ceux qui ont aujourd’hui 17-18 ans n’ont connu que la guerre. Ils n’ont pas eu accès à l’éducation. Ce que les gens voudraient, c’est juste pouvoir vivre en paix, sans avoir à craindre le bombardement du prochain avion qui va leur passer au-dessus de la tête, essayer de reconstruire un peu ce qu’ils ont perdu. Pour les réfugiés, la paix voudrait aussi dire qu’ils peuvent retourner dans leur pays."

Quelles sont les conséquences de ces dix années sur la santé mentale de la population ?

Joël Ghazi : "Ca a des conséquences énormes sur tout le monde, que ce soit les réfugiés, les personnes déplacées, même sur nos collègues, les personnels de santé eux-mêmes. Un psychologue de MSF me disait que ce n’est que dans quelques années qu’on va vraiment pouvoir mesurer l’énormité des conséquences au niveau de la santé mentale. Quand ils vont arriver dans un endroit calme, qu’ils n’ont plus à craindre la guerre, c’est là que tout sort, tout ce qui a été accumulé et même refoulé pendant plusieurs années. Ça explose en une semaine. On le voit déjà pour certaines personnes quand ils arrivent dans un endroit qui est plus sécurisé : ils s’effondrent entièrement."

Quelles sont vos attentes en tant qu'acteur humanitaire ?

Joël Ghazi : "J’espère que, pour une fois, les différents acteurs respecteront un cessez-le-feu et que ça dure. C’est rarement le cas, comme on a pu le voir depuis plusieurs années. Il y a déjà eu je ne sais pas combien de conférences de paix, je ne sais pas combien d’accords de cessez-le-feu, mais la guerre continue et elle n’est pas près de s’arrêter. Ce que j’espère, c’est que ces accords soient respectés et qu’ils durent plus que quelques mois, et qu’on permette aux gens de reconstruire leur vie et de se rétablir. Nous, en tant qu’organisation humanitaire et médicale, on essaye tant bien que mal de répondre aux besoins, mais on ne peut pas répondre à tout. La solution, elle n’est pas chez nous, il faut une solution à un niveau plus élevé, entre les différents acteurs, une solution politique qui amènerait de la paix."

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Un camp de déplacés dans la province d’Idleb, le 19 janvier 2021. Joël Ghazi : "chaque année, c’est la même chose : leurs tentes sont prises par l’eau, parce que ce n’est pas une zone adaptée pour recevoir 3 millions de personnes". © Aaref WATAD / AFP
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