Pluralisme médiatique en Hongrie : "Le site d'information Index jouait son rôle de chien de garde de la démocratie"

Le geste est courageux. Quasiment tous les journalistes du principal site d'information de Hongrie Index.hu, soit plus de 70 journalistes sur 90 membres du personnel, ont démissionné collectivement vendredi. Le motif ? Ils craignaient de perdre leur indépendance vis à vis du gouvernement de Viktor Orban après le brutal licenciement de leur rédacteur en chef. Quitter le navire, plutôt que subir "une pression" sur leur média.

Le rédacteur en chef, Szabolcs Dull, a été licencié mercredi après avoir protesté, le mois dernier, contre une proposition de refonte du site par ses nouveaux propriétaires. "Index est une puissante forteresse qu'ils veulent faire sauter", a-t-il réagi.

La direction, elle, justifie le licenciement de Szabolcs Dull, par le fait que le rédacteur en chef était incapable de gérer les problèmes internes à la rédaction, et aussi qu’il a divulgué dans la presse des documents internes à Index.

"On voit bien que ces arguments sont fallacieux", analyse Ricardo Gutiérrez, Secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes. " Car deux jours après le licenciement du rédacteur en chef, la rédaction a exigé sa réintégration. Les journalistes, au contraire, le soutenaient, preuve en est ce geste fort de présenter une démission collective, en solidarité. Je pense plutôt que Szabolcs Dull gênait la direction, en défendant aussi fermement l’indépendance de sa rédaction".

Quant au chef de la diplomatie hongroise Peter Szijjarto, il s’est agacé de "fausses accusations" sur la liberté de la presse en Hongrie, assurant, lors d'un déplacement au Portugal, que la critique du gouvernement s'exerçait aussi bien dans les journaux que sur internet et à la télévision.

Qu’en est-il réellement de la liberté de la presse en Hongrie ?

Un îlot de résistance dans un paysage très contrôlé 

De fait, jusqu’à récemment, le portail Index.hu faisait partie de la poignée de sites internet qui continuent de revendiquer une indépendance éditoriale en Hongrie. "C’est un site d’information, sans doute l’un des plus indépendants qui est devenu, peu à peu, l’une des sources les plus importantes dans le paysage médiatique hongrois", analyse encore Ricardo Gutiérrez. "Il jouait parfaitement son rôle de chien de garde de la démocratie. Sans qu’il soit pour autant un média d’opposition ou militant, c’était un îlot de résistance dans un paysage médiatique aujourd’hui très contrôlé par le gouvernement, par l’intermédiaire d’une série d’oligarques prioritaires de médias".

Dès le mois de mars, des craintes sur l'avenir d'Index étaient apparues, suite à l'achat d'une participation de 50% dans l'agence de publicité du portail par un homme d'affaires proche du gouvernement, Miklos Vaszily.

"Peu à peu, on voit disparaître en Hongrie les rares médias indépendants par rapport au gouvernement et en particulier au Fidesz, le parti de Viktor Orban", observe Ricardo Gutiérrez.

La reprise en main des médias par des oligarques

Car les changements au sein d'Index rappellent le scénario des reprises en main subies par d'autres organes de presse ces dernières années : le site d'information Origo, qui publiait régulièrement des enquêtes mettant en cause des proches du gouvernement, tout comme l'ex-hebdomadaire économique de référence Figyelo, ont été acquis par des proches du parti Fidesz, leurs équipes remaniées et leur contenu aligné sur les messages du gouvernement.

Fin 2016, c'était le quotidien d'opposition Nepszabadsag, l'un des principaux du pays, qui cessait du jour au lendemain sa parution avant d'être racheté par l'oligarque Lorinc Meszaros, intime de Viktor Orban.

Pour finir, en 2018, quelque 500 médias nationaux et locaux, tous ouvertement pro-gouvernementaux, ont été regroupés au sein d'un consortium destiné à "veiller à la préservation des valeurs nationales".

Ces rachats de pans entiers du secteur des médias privés par des proches du pouvoir expliquent en partie le mauvais classement mondial de la liberté de la presse publié par les ONG comme Reporters sans frontières ou Freedom House.

On peut difficilement accuser directement Viktor Orban

Ces médias seraient devenus davantage les relais de la politique du gouvernement que les garants d’un système démocratique.

"Malheureusement, le cas d’Index est un épisode de plus qui s’inscrit dans une vaste stratégie qu’on dénonce depuis cinq ans", explique Ricardo Gutiérrez. "Une stratégie qui n’est pas évidente à combattre, car le gouvernement hongrois n’agit pas comme en Turquie ou d’autres pays, où les journalistes sont emprisonnés. Le gouvernement hongrois est beaucoup plus subtil, plus intelligent. Il agit sournoisement. Sa stratégie est plutôt de contrôler financièrement les médias par l’intermédiaire de la publicité institutionnelle ou privée, et aussi par l’intermédiaire de la propriété des médias. Il est même arrivé que des oligarques rachètent des médias, pour les fermer. Cela a été le cas du quotidien d'opposition Nepszabadsag.

Mais on peut difficilement accuser directement Viktor Orban d’être à la source de ce grand congloméra national qui intègre près de 90% de la presse diffusant un contenu essentiellement pro-gouvernemental…puisque ce sont des acteurs privés qui l’ont créé... Il y a une stratégie d’état de destruction du pluralisme médiatique par l’intermédiaire d’acteurs privés. Et celui qui contrôle le système, c’est Viktor Orban. En ce sens, le droit fondamental des citoyens à accéder à une information libre et indépendante n’est plus garanti en Hongrie".

Pour autant, la crique est-elle censurée ? Les enquêtes journalistiques sont-elles empêchées ?

"Il reste de nombreux médias qui ne sont pas pro-gouvernementaux mais qui ont très peu de moyens. Trop peu de moyens pour pouvoir mener des enquêtes approfondies. Ils critiquent le gouvernement mais leur production est à faible tirage. Cela permet au gouvernement de dire qu’il existe un pluralisme médiatique… Mais c’est un pluralisme de façade", affirme encore Ricardo Gutiérrez.

L’Union européenne doit soutenir la création d’un nouveau média par ces journalistes qui ont quitté Index

Il n’empêche. Ces transformations médiatiques, en plus de ses penchants autoritaires et xénophobes, ont valu à Viktor Orban, d’être régulièrement épinglé par l’Union européenne, avec de nombreuses mises en garde. Elles ont contribué au déclenchement, fin 2018, d'une procédure exceptionnelle pour risque de "violation grave" des valeurs de l'Union européenne.

"La Commission européenne doit intervenir", estime Ricardo Gutiérrez. "Nous demandons au Conseil européen de lancer une nouvelle enquête sur la concentration des médias et la propriété des médias en Hongrie. L’Etat de droit y est bafoué et cela justifie une intervention".

De fait, la question de l'Etat de droit en Hongrie a de nouveau été à l'ordre du jour des dirigeants européens lors des négociations sur le plan de relance qui se sont achevées, lundi. Un compromis imprécis et contesté faisant le lien entre respect de l'Etat de droit et versement de fonds européens a fini par être adopté.

Présent à Bruxelles, Viktor Orban avait assuré à des journalistes que la Hongrie n'avait rien à se reprocher au regard de ces principes démocratiques.

"Mon espoir c’est que le parlement européen revienne sur ce compromis. Qu’il fasse en sorte que l’Europe s’assure de ne distribuer des subsides qu’aux pays qui garantissent le pluralisme médiatique", affirme Ricardo Gutiérrez. "Jusqu’ici, les subsides européens ont plutôt servi à détruire le pluralisme médiatique".

"Une action à court terme, serait d’attribuer des fonds pour garantir ce pluralisme médiatique, en soutenant la création d’un nouveau média par ces journalistes et ce rédacteur en chef qui ont quitté Index. Le Parlement européen a la possibilité de lancer ce genre de projet pilote. D’ailleurs les libéraux au Parlement européen soutiennent cette idée…".

En attendant, hier soir, quelques milliers de personnes ont manifesté à Budapest en soutien à la rédaction, à l’initiative du parti d’opposition 'Momentum'.

 

Rapport de mission sur les médias en Hongrie de la Fédération européenne des journalistes : Hungary dismantles media freedom and pluralism

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