Philippe Lamberts:"Verhofstadt ferait bien d'aller un petit peu plus sur le terrain"

Philippe Lamberts:"Verhofstadt ferait bien d’aller un petit peu plus sur le terrain"
Philippe Lamberts:"Verhofstadt ferait bien d’aller un petit peu plus sur le terrain" - © DIRK WAEM - BELGA

L’Europe sociale est-elle un leurre, un mirage ou un idéal à atteindre? La Commission européenne a en tout cas sorti toute une série de propositions libellées Europe sociale, congés de paternité, conditions de travail.

Des propositions qui vont changer quelque chose ?

Le problème, c’est qu’en Europe les décisions ne se prennent pas d’un claquement de doigts. Et donc, même si on a une volonté de redonner un peu de vigueur à l’Europe sociale, un peu terne certes, même si on veut améliorer concrètement la vie des citoyens de l’Union, ça ne se fera pas du jour au lendemain. Prenez la directive sur les travailleurs détachés, celle qui permet à des travailleurs polonais, portugais ou bulgares de venir travailler sur les chantiers en Belgique, celle qui permet surtout le dumping social, eh bien il y a un peu plus d’un an, la Commission a mis sur la table une proposition de révision de cette directive pour en corriger les effets négatifs. Et elle y est toujours sur la table, faute de consensus entre les 28 États membres.

Et c’est souvent le problème avec l’Europe sociale: on a du mal à se mettre d’accord. Alors pour contourner l’obstacle, la Commission a longtemps fait comme si l’Europe sociale n’existait pas, c’était l’époque de José Manuel Barroso. Jean-Claude Juncker, lui, veut inverser la tendance, il veut doter l’Europe d’un triple A social, il l’a promis dès sa prise de fonction. Et plus récemment encore, il haranguait les députés européens qui n’applaudissaient pas assez, selon lui, quand il parlait d’Europe sociale. Et puis hier, il a présenté un socle social européen dans lequel on retrouve une vingtaine de principes censés permettre plus de convergence sur le marché du travail des États membres.

Mais il n’y a rien là de contraignant. À quoi bon donc exposer de beaux principes qui mettent en avant le droit à la formation permanente, voire même à un salaire minimum, c’est le quatorzième principe de la charte, si ce sont les États membres qui ont les cartes en main et que ces États membres n’ont pas la moindre envie de se laisser dicter la marche à suivre ? Et au final, le risque est que la Commission risque de susciter des attentes qui ne seront jamais comblées et renforcer les rangs des populistes de tout bord.

Triple A social

La Commission risque-t-elle de susciter des espoirs qu’elle ne pourra jamais rencontrer? Un scepticisme que partage le député européen Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts.

"C’est vrai qu’elle suscite des espoirs et elle a une énergie assez limitée dans leur réalisation. Autrement dit, lorsque Jean-Claude Juncker est élu à la tête de la Commission, je pense que c’était en décembre 2014, ou peut-être même un peu avant, non c’était en septembre, mais sa Commission a été mise en place en novembre, il parle de ce triple A social. Il faut attendre plus d’un an pour qu’une proposition soit faite, une proposition sur la question des travailleurs détachés et il faut attendre près de 2 ans et demi pour que les premiers éléments de ce qu’il appelle le socle européen de droits sociaux soient mis sur la table. Donc on est à mi-mandat, on a passé le mi-mandat, et on découvre qu’il ne s’agit que de grands principes. Si vous prenez le catalogue des 20 principes, en effet si on les respecte tous, on est dans un état social réellement où il fait bon vivre."

Si déjà elle arrêtait de faire le mal

Beaucoup de leviers restent aux mains des États membres, c’est évident. Mais est-ce que la Commission va surtout arrêter de faire ce qui favorise l’augmentation des inégalités ? Pourquoi est-ce que les inégalités n’arrêtent pas d’augmenter dans nos pays ? "Eh bien parce qu’on affaiblit les services publics par des politiques d’austérité qui restent aujourd’hui la doxa européenne", précise Philippe Lamberts. "On fait en sorte de mettre en compétition les systèmes sociaux et fiscaux des États membres les uns avec les autres, est-ce qu’on va sortir de ça ? Est-ce que la Commission, par exemple, va arrêter de faire des recommandations aux pays qui vont dans le sens d’une flexibilisation toujours accrue des marchés du travail ? Si déjà elle arrêtait de faire le mal, peut-être qu’alors on pourrait encore attendre un peu plus qu’elle fasse le bien, mais au moins qu’elle arrête, la Commission, de pousser dans le sens d’inégalités toujours plus grandes.", ajoute l'eurodéputé

Très peu de chances d’être adoptées

La Commission jouerait donc un double jeu? D’un côté, elle creuse des inégalités, et de l’autre, elle essaie de mettre un vernis social pour rassurer les citoyens européens ? "C’est exactement le sentiment que j’ai, c’est-à-dire si vous lisez, et on va le voir dans les mois qui viennent puisque les recommandations adressées aux États membres vont être adoptées d’ici le sommet du mois de juin, je suis curieux de voir si la tonalité va changer, si on va arrêter de dire " supprimer les conventions collectives afin qu’on négocie au niveau des entreprises et pas au niveau des États. Tout le monde sait bien qu’aujourd’hui, dans le rapport de force, les détenteurs de capitaux ont le dessus sur les travailleurs, ça c’est un fait. Et d’ailleurs, la part du capital dans la valeur ajoutée n’arrête pas d’augmenter, ce n’est pas un hasard. Est-ce qu’on va augmenter encore le bras de levier des détenteurs de capitaux ou est-ce qu’on va l’affaiblir ? Je rappelle qu’avec l’automatisation et l’intelligence artificielle, la puissance des détenteurs de capitaux va encore augmenter. Et moi je voudrais bien voir la Commission mettre en œuvre dans ses recommandations des mesures qui permettent de limiter ce pouvoir. Autrement dit de protéger de nouveau plus le travailleur. Et tout ça, je ne le vois pas. Donc tous les leviers dont la Commission dispose, elle ne les utilise pas et elle met très timidement sur la table des propositions dont elle sait qu’elles ont très peu de chances d’être adoptées."

Moins complexe sans la Grande-Bretagne?

Est-ce que cette Europe sociale, fonctionnera mieux avec le Brexit ? Les Anglais bloqueraient, est-ce que sans eux ça ira mieux ? "Mais non parce qu’il faut bien se rendre compte que l’idéologie néolibérale qui sous-tend tout ça, elle est majoritaire dans la plupart des États membres. Je veux dire si vous parlez avec les Néerlandais, si vous parlez avec les Polonais, si vous parlez avec les Italiens, même si vous parlez avec les Français. Regardez la loi El Khomri, c’était un gouvernement de gauche il paraît. Cette idéologie qui consiste à dire " écoutez Macron ", tout le monde s’esbaudit du gentil Emmanuel Macron, enfin un pro-Européen qui va sauver la France. Sur le chômage, que dit Emmanuelle Macron ? Essentiellement, si vous n’avez pas de boulot, c’est soit que vous n’avez pas la bonne formation, soit que vous ne cherchez pas vraiment. Autrement dit, si les gens sont au chômage, c’est quand même leur faute à la fin. Donc on va les aider à prendre leurs responsabilités, mais ce n’est pas qu’on a un problème structurel. Et donc c’est ça, la Commission continue à agir dans le sens… Parce qu’évidemment ce qu’Emmanuel Macron dit reflète bien l’orthodoxie dominante à Bruxelles. Finalement, si les gens sont pauvres, si les gens sont sans emploi, etc., c’est quand même bien de leur faute, mais ce n’est pas les structures qui sont en cause, ce n’est pas les structures de notre droit fiscal, de notre droit social, etc. qui provoquent tout ça de notre organisation du marché du travail."

Ils se servent de l’Europe pour dire 'je voudrais bien, mais je ne peux point'

Est-ce que c’est un hasard si on reparle d’Europe sociale dans l’entre-deux tours des élections présidentielles en France, avec éventuellement l’arrivée à l’Élysée d’un parti plutôt populiste, d’extrême droite ?
"Je me garderais bien de dire qu’Emmanuel Macron a en partie gagné. C’est évident que les 2 sont liés, mais j’ai envie de dire qu’est-ce qu’il leur faut ? La montée de l’euroscepticisme partout en Europe, y compris dans la Belgique, qui est un pays qui a toujours été fédéraliste européen, on voit que l’euroscepticisme monte même en Belgique, et pas seulement la N-VA. On aurait attendu quand même de la part de Jean-Claude Juncker un certain sens de l’urgence, et il ne vient qu’à mi-mandat. On s’attendait en tout cas à une directive-cadre sur le salaire minimum, à une directive-cadre sur les conditions de travail. Il ne commence maintenant qu’à mettre un de ces 2 projets, la directive-cadre sur les conditions de travail, à la consultation des partenaires sociaux. Je suis désolé, mais moi j’aurais commencé mon mandat par ça. J’aurais dit je mets ces projets à l’étude dès le début, je passe par les partenaires sociaux parce que ça c’est obligatoire, et c’est très bien, de manière à pouvoir rapidement faire des propositions législatives, et comme ça, je mets les États devant leurs responsabilités. Vous écoutez les hommes politiques en général, tout le monde défend la veuve et l’orphelin, mais évidemment, ils se servent de l’Europe pour dire 'je voudrais bien, mais je ne peux point'. Mais en réalité, ce sont eux-mêmes qui prennent ces décisions. Donc, moi, j’aurais été Jean-Claude Juncker, j’aurais mis des propositions ambitieuses sur la table pour forcer les États membres à sortir du bois et à dire " non, on ne veut pas d’une harmonisation à la hausse des conditions de travail, on ne veut pas d’une harmonisation à la hausse des salaires, etc."

Verhofstadt ferait bien d’aller un petit peu plus sur le terrain

Concernant la fin de l'euroscepticisme comme l'affirmait de Guy Verhofstadt sur l'antenne de la 1ère ce jeudi,Philippe Lamberts ne cachait pas son désaccord: "Je pense que Verhofstadt ferait bien d’aller un petit peu plus sur le terrain parce que moi je le sens monter cet euroscepticisme. Et pas seulement de la part des perdants de la mondialisation, qui fournissent évidemment des gros bataillons, mais je parle encore avec des gens de mon ancien milieu professionnel, donc des cadres dans les entreprises multinationales, qui vivent de l’intérieur la pression toujours plus grande la financiarisation de l’économie, ces gens n’y croient plus et ils attribuent à l’Europe, alors que c’est aux majorités politiques, mais ils attribuent à l’Europe cette ouverture de l’Europe à une mondialisation devenue folle. Et donc moi je sens monter dans la classe moyenne une crainte de dire " moi j’ai peut-être encore une bonne vie, mais mes enfants, qui sont tous des Bac +5, qui ont tous fait des études, est-ce qu’ils vont trouver du travail ? Et donc, si l’Europe, finalement, est perçue comme l’agent du pouvoir des détenteurs de capitaux, alors on se dit être Européen a priori, mais si c’est une Europe du grand capital, alors peut-être qu’il faut faire autre chose. Je sens monter cet euroscepticisme, mais ça, il faut aller sur le terrain pour ça, il faut rencontrer les gens."

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