Parlement européen: "Si j'étais la Belgique, je ne la ramènerais pas trop"

Philippe Lamberts sur le siège du Parlement européen: "Si j’étais la Belgique, je ne la ramènerais pas trop"
Philippe Lamberts sur le siège du Parlement européen: "Si j’étais la Belgique, je ne la ramènerais pas trop" - © DIRK WAEM - BELGA

Et si l’Union européenne profitait du Brexit pour revoir l’implantation du Parlement européen ? Aujourd’hui, l’institution se partage entre Bruxelles et Strasbourg, et a également des services à Luxembourg. Mercredi doit se tenir un débat sur l’organisation actuelle. Peter Liese, un parlementaire de la CDU, parti de la chancelière Angela Merkel, est en train de tenter de secouer le cocotier. Il plaide pour un siège unique, un siège localisé à Bruxelles, tout près de la Commission européenne.

Le député européen écologiste belge, Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen, répond aux questions de la RTBF.

Vous êtes un fervent partisan de l’implantation bruxelloise. Pourquoi ? 

"Par simplicité. Nous sommes devenus, au fil des années, une instance législative, c’est-à-dire que nous traitons les textes que produit la Commission, c’est donc qui les adoptons en parallèle avec le Conseil, c’est-à-dire les représentants des 28 gouvernements et il est assez peu pratique d’avoir un Parlement qui légifère à 440 kilomètres de l’endroit où les textes sont écrits.

Autrement dit, pour les interactions quotidiennes, ce n’est pas vraiment pratique. D’ailleurs, la Commission se déplace à Strasbourg au moment où le Parlement y est en plénière, ne serait-ce que partiellement, mais tout ça n’a guère de sens. Est-ce que vous imaginez un Parlement fédéral belge situé à 400 kilomètres du gouvernement ? Non. Évidemment, la Belgique n’est pas aussi grande, mais peu importe, ce n’est pas vraiment pratique.

Pour des raisons d’efficacité, je pense que cela a du sens de rassembler toutes les institutions à un endroit. Il se fait que le centre de gravité aujourd’hui est Bruxelles, donc ça ferait sens de tout mettre à Bruxelles. Là où je ne partage pas des visions parfois un peu simplistes des camps du siège unique à Bruxelles, c’est le fait qu’il n’y aurait qu’à dire à la France qu’on s’en va. Eh bien non ! Il y a des traités qui fixent que le siège du Parlement européen est à Strasbourg et qu’il y tient 12 sessions plénières annuelles.

Si c’est écrit dans les traités, le législateur a pour obligation de respecter le droit et tant que les traités n’auront pas changé, nous ne pourrons pas installer en permanence le Parlement à Bruxelles. Donc il faut un minimum respecter le droit et respecter la France."

Combien coûtent ces deux sièges  ? Quelles sont les contraintes ?

"Trois semaines sur quatre, on opère à Bruxelles et la quatrième semaine, la semaine de la plénière, nous devons déménager tous à Strasbourg : tous les députés, une partie des assistants parlementaires, une partie des staffs des groupes politiques, une partie de la Commission européenne qui tient sa réunion hebdomadaire cette semaine-là à Strasbourg également, une partie des services de la Commission. Cela fait énormément de monde, des milliers de gens qui doivent déménager pour une semaine.

Evidemment, c’est bon pour le secteur Horeca à Strasbourg et on ne peut pas sous-estimer cet impact, mais c’est mauvais pour les finances européennes. On parle d’un impact annuel de l’ordre d’un quart de milliards d’euros, c’est important et si on peut profiter du Brexit pour trouver une nouvelle utilisation au siège de Strasbourg, et par la même, permettre la centralisation à Bruxelles du Parlement, je pense que ce serait une solution de bon sens."

La CDU, par souci d’économies budgétaires pour l’Union européenne, commence à se lancer également dans ce débat pour un siège unique. En France, peut-être qu’il y a une fenêtre de tir puisqu’un certain nombre de proches d’Emmanuel Macron sont contre le double siège, notamment votre ami Daniel Cohn-Bendit, qui est pour une localisation à Bruxelles. Finalement, on est à un moment charnière, à quoi peut mener ce débat ?

"Tout va dépendre de la bonne volonté des gens qui sont autour de la table. En effet, on ne peut pas forcer la main de la France, il faut que la France soit d’accord avec la solution et c’est tout à fait normal. Imaginez que certains disent 'On va tout centraliser, on va quitter Bruxelles pour aller à Luxembourg ou à Berlin', vous imaginez bien que les Belges ne l’entendraient pas de cette oreille et c’est tout à fait normal.

Donc il faut que la France soit ouverte à un dialogue là-dessus et il faut aussi que les autres États membres acceptent de dire par exemple que l’Agence européenne du médicament, une grosse agence européenne située actuellement à Londres, ira à Strasbourg au lieu d’aller dans une autre ville, qui aurait éventuellement également un bon dossier puisque plusieurs dizaines de candidatures sont attendues pour héberger cette agence. Donc, si politiquement on se dit 'OK, il faut ramener le Parlement à Bruxelles et le prix à payer pour ça, c’est installer l’Agence du médicament à Strasbourg', il ne faut pas seulement que la France accepte le deal, il faut aussi que les 26 autres acceptent ce deal."

Il faut d'office des compensations pour la France, et pour Strasbourg ?

"Ce ne serait pas juste. Simplement, la France n’héberge presque pas d’agence européenne, elle héberge seulement l’Agence européenne de supervision des marchés financiers, mais c’est une petite agence, donc il serait normal qu’on compense le départ du Parlement européen, une institution majeure de l’Union européenne, par autre chose. Ça me semble normal. De toute façon, faute de cela, la France n’acceptera pas de réviser les traités en faveur d’un déménagement à Bruxelles du Parlement."

Il y a une vision symbolique de ce dossier, ce symbole de paix entre la France et l’Allemagne, Strasbourg. On ne risque pas de casser ce symbole ?

"C'est vrai que c’était la justification principale de la localisation du Parlement et ce symbole, pour moi, garde toute sa valeur. C’est vrai que l’installation de l’Agence du médicament n’a pas la même portée symbolique. À un moment, j’ai eu l’idée que Strasbourg devrait être la capitale académique de l’Europe. C'est une ville universitaire très importante, qui héberge déjà l’École Nationale de l’Administration française, on aurait pu penser y mettre d’autres institutions et je pense au Collège d’Europe actuellement situé à Bruges, qui aurait eu toute sa place à Strasbourg.

C’est une plus petite institution, privée, qu'on ne peut pas forcer, sauf que son financement est très largement européen. Symboliquement, ça aurait d’ailleurs été un trade off entre la Belgique et la France, la Belgique aurait donné à la France, entre guillemets, le Collège d’Europe pour obtenir en échange le siège du Parlement. Je pense que ça aurait aussi une portée symbolique forte, mais c’est vrai que tout centraliser à Bruxelles, ça nous fait perdre un petit peu le symbole de la ville de la réconciliation qu’est Strasbourg."

Imaginons que les 27 se mettent d’accord, France comprise, pour avoir ce siège unique à Bruxelles, il faudra qu’on règle un certain nombre de problèmes chez nous, et notamment les problèmes du siège bruxellois du Parlement, non ?

"Absolument. Et donc, si j’étais la Belgique, je ne la ramènerais pas trop, parce qu’en effet le siège bruxellois du Parlement européen, en tout cas le bâtiment qui héberge l’hémicycle, le bâtiment Paul-Henri Spaak, a été examiné suite à un défaut de structures, qui avait forcé la fermeture pendant plusieurs mois, à défaut de stabilité des plafonds de l’hémicycle. Ça a été réparé, mais, à cette occasion-là, on a identifié d’autres problèmes dans le bâtiment, des problèmes plutôt qui touchent à la vulnérabilité du bâtiment en cas d’attentats terroristes, appelons un chat un chat, et donc il va falloir faire sur ce bâtiment des interventions importantes.

Alors là, toute la question c’est 'Est-ce qu’on sécurise le bâtiment ? Est-ce qu’on le modernise ou est-ce qu’on l’abat pour le reconstruire ?' Ça, c’est tout le débat et nous n’avons à l’heure actuelle pas tous les éléments qui nous permettent de faire le choix le plus intelligent. Mais imaginez l’hypothèse extrême qui serait une déconstruction-reconstruction, on serait parti pour plusieurs années. Et ça, ça ne plaide pas pour un rassemblement à Bruxelles parce que ça veut dire que même si on décidait aujourd’hui d’une réaffectation du site de Strasbourg, en tout cas pour les années qui viennent, il ne pourrait pas être réaffecté tout simplement, parce que le Parlement en aurait besoin. Et par contre, l’Agence européenne du médicament va devoir déménager. Donc, on pourrait faire une fleur aux Britanniques en disant 'Tant qu’on n’est pas prêt à Strasbourg, on laisse l’Agence à Londres', mais je ne pense pas qu’il y ait grand monde en Europe qui est prêt à faire ce cadeau aux Britanniques. Le dossier Bruxelles, pour l’instant, est affaibli par le fait qu’il y a probablement une intervention sérieuse à faire au bâtiment Paul-Henri Spaak."

Emmanuel Macron a fait un long discours devant le Congrès en France. Est-ce que vous sentez, suite à cette élection de ce nouveau président, une nouvelle dynamique au sein de l’Europe ?

"Il y a de l’espoir, c’est-à-dire qu’on a vécu pendant des années, et je pense aux présidents Sarkozy et Hollande, avec, dans un cas, une France hyperactive, dans l’autre cas une France plutôt tétanisée, mais en tout cas une France absente des débats européens, parce que, même quand Sarkozy s’agitait, c’était Merkel qui fixait la ligne. On peut espérer qu’avec Macron le siège de la France soit de nouveau politiquement occupé. On a besoin de ce tandem franco-allemand, même s’il n’est pas toute l’Europe, il est une condition nécessaire pour qu’on avance.

Maintenant, il est trop tôt pour dire si la voix française va peser ou pas. Rappelez-vous, au début de la présidence Hollande, on s’imaginait aussi nouvelle ère dans les relations franco-allemandes, on a vite déchanté. Pour l’instant, on est dans le registre du symbole et du discours, on n’a pas encore vu l’action suivre. Et là, peut-être qu’il faudra attendre les élections allemandes en septembre pour que les choses se mettent en route. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que la zone euro, par exemple, conserve des défauts de construction majeurs, bien pires que ceux de Paul-Henri Spaak.

Autrement dit, la zone euro risque l’effondrement si on ne résout pas ces problèmes de structure, et, là, j’attends vraiment à la fois Macron et Merkel au pied du mur. Jusqu’à maintenant, l’Allemagne a refusé de reconnaître la réalité de ces défauts de construction. Il va falloir que ça change, faute de quoi, à la prochaine bourrasque, l’euro pourrait être emporté."

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