Philippe: "L'Europe pacifiée, nos grands-parents en ont rêvé, nous l'avons"

La Cité ardente était en état de siège pour assurer la sécurité des 12 chefs d'Etat présents, dont le roi Felipe VI d'Espagne, les présidents français et allemand, François Hollande et Joachim Gauck, et le prince William, représentant du Royaume-Uni, accompagné de son épouse Kate.

L'Autriche, l'Arménie, l'Irlande, la Serbie, le Montenegro, la Roumanie, la Bulgarie et l'Albanie sont également représentés par leurs présidents. Quatre-vingt trois pays engagés dans la Grande Guerre ont été invités pour cette commémoration par le roi des Belges.

Six cent cinquante policiers ont été déployés pour assurer les sites des cérémonies et les parcours empruntés par les cortèges. Des tireurs d'élite sont postés et deux hélicoptères veillent dans le ciel. Une voiture espion a également été envoyée à Liège pour contrôler les immatriculations des véhicules. Trois véhicules, volés, ont été interceptés.

L'envers de cette sécurité est une énorme frustration pour les habitants. Ils ont été interdits de cérémonie et les riverains ont été priés de rester à l'intérieur de leurs maisons, fenêtres fermées.

Les cérémonies ont débuté vers 10 heures sous une fine pluie au mémorial interallié de Cointe, symbole de la reconnaissance des alliés à la ville.

Construit à partir de la fin des années 20, il ne fut terminé qu'en 1937. Il exprime la reconnaissance des Alliés envers Liège, ville martyre, victime entre autres du premier bombardement aérien de civils, par des dirigeables, mais aussi cité héroïque, comme en témoigne la résistance du fort de Loncin.

Philippe: "Chérissons l'Europe unifiée et pacifiée"

Après le discours du gouverneur de la province de Liège Michel Foret, le roi Philippe, en tenue civile, a prononcé l'allocution d'ouverture, axé sur la nécessité de la paix et les réalisations de l'union européenne.

"La paix n'est pas seulement l'absence de guerre. La paix est bien plus que cela. Pour être durable, elle doit reposer sur un projet commun qui lie d'une façon nouvelle ceux qu'elle engage. Elle appelle à la création de solidarités, elle repose sur le tissage de liens plus étroits entre les peuples et le dialogue respectueux entre les nations. Elle dépend aussi de la qualité et du degré de confiance entre les responsables politiques des différents pays", a-t-il affirmé.

"Il faudra attendre la création de l'Union européenne, pour que ce regard nouveau prévale entre plusieurs Etats européens, ce qui assurera enfin des décennies de paix aux Etats qui en font partie", a ajouté le souverain. "Le souvenir de la Première Guerre mondiale nous donne à réfléchir à la responsabilité des dirigeants et aux décisions qu'ils peuvent prendre pour préserver la paix et rapprocher les peuples. Ce défi reste aujourd'hui un enjeu majeur".

Selon le roi, "la mémoire européenne nous rappelle qu'aucune paix ne peut être durable sans un état d'esprit qui surpasse la souffrance endurée, qui dépasse la question de la culpabilité et qui se tourne résolument vers l'avenir".

"L'Europe pacifiée, l'Europe unifiée, l'Europe démocratique, nos grands-parents en ont rêvé, nous l'avons aujourd'hui. Chérissons-la. Continuons à l'améliorer. Continuons à faire passer le message que la paix durable passe par une véritable réconciliation et un projet commun".

Le souverain a aussi souligné que la guerre de 1914-1918 "a - par-delà les divisions - finalement rassemblé tous nos peuples sous une seule bannière : celle de la souffrance".

"Aujourd'hui nous commémorons cette souffrance. Mais nous nous souvenons aussi du chemin parcouru depuis lors. Cette commémoration est indispensable pour mieux construire l'avenir", a affirmé le roi Philippe qui a encore rendu hommage "au courage et à la dignité de ceux qui ont combattu et de ceux qui ont vécu dans des conditions inhumaines".

"Nous nous souvenons aussi de la cruauté et de la barbarie, guéris de nos rancœurs et des terribles blessures ayant endeuillé nos familles. Nous exprimons enfin notre reconnaissance envers tous ceux qui, au cœur des nuits les plus noires du conflit, ont alimenté le formidable élan de solidarité face aux souffrances de la population et aux graves pénuries alimentaires. 'Brave Little Belgium' fut le cri de ralliement d'une opération humanitaire de très grande envergure dont la Belgique bénéficia tout au long de la guerre", a-t-il dit en citant une expression anglo-saxonne saluant le courage de la Belgique lors du conflit.

Le chef de l'Etat a rappelé combien l'espoir se voulait, au lendemain du premier conflit mondial, immense que cette guerre soit la dernière.

Reconnaissance de la France

Le président français a ensuite pris la parole pour rendre hommage au courage des troupes belges en août 1914 et dans les années qui suivirent, décrivant l'horreur des massacres et des premières armes chimiques.

François Hollande a répété la "reconnaissance éternelle de la France" à la Belgique et à sa "résistance acharnée", a loué le rôle de la Belgique dans la construction européenne et s'est souvenu du destin de Paul-Henri Spaak pour sa participation aux deux guerres mondiales.

Le président Hollande a exhorté l'Europe a prendre ses responsabilités et à ne pas rester "neutre" face aux conflits qui déchirent la planète aujourd'hui, citant pêle-mêle Gaza, l'Ukraine, l'Irak, la Syrie ou le Liban : "L'Europe ne doit jamais être fatiguée de la paix".

Pour rappel, la Belgique qui était neutre en 1914 a vu sa neutralité violée par un de ses garants, l'Allemagne. La réflexion de François Hollande propose donc de regarder ce qui s'est passé pour mieux réfléchir à la situation actuelle du monde.

La honte des Allemands

Le président allemand a ensuite pris la parole pour parler de réconciliation et de honte : "À l’extérieur de l’Allemagne, les troupes allemandes, et en particulier l’attitude à l’égard des civils et les attaques contre le patrimoine culturel suscitaient l’horreur. La destruction de la célèbre bibliothèque de Louvain devint un symbole qui déclencha la peur, la consternation et l’ire générales. Dans le pays même, des intellectuels et des acteurs culturels lancèrent un appel qui, aujourd’hui encore, nous emplit de honte ; un appel dans lequel ils estimaient justifiés, voire nécessaires, les crimes commis contre le pays et ses habitants, et aussi tout spécialement les attaques contre la culture."

"Le nationalisme avait presque aveuglé tous les coeurs et les esprits", dit-il, "comme dans la mythologie grecque, au plus tard avec l’invasion des troupes allemandes en Belgique, la boîte de Pandore était ouverte, déversant sur des millions d’êtres humains le malheur, la misère, les mutilations et la mort", indiquant que d'autres responsabilités que celle de l'Allemagne ont aussi mené au désastre de la guerre.

Sans prononcer de demande de pardon ou parler d'excuse, le président allemand aussi condamné le "fanatisme et l’extrémisme" qui "propagent toujours la peur et la crainte". Il a dit qu'il fallait "assumer ensemble notre responsabilité à l’égard du monde. Nous ne pouvons rester indifférents aux violations des droits de l’homme, aux menaces ou à l’exercice de la violence. Nous devons nous engager activement en faveur de la liberté et du droit, des lumières et de la tolérance, de la justice et de l’humanité".

William salue ceux qui sont tombés pour la liberté

Le prince William, représentant le Royaume-Uni, s'est souvenu dans son discours de la Belle Epoque qui a précédé la Première guerre mondiale, mais aussi des horreurs endurées par la Belgique pendant ce conflit et enfin de la mémoire que les Belges continuent d'entretenir envers les troupes britanniques qui ont combattu sur son sol.

Le duc de Cambridge a aussi fait allusion aux conflits actuels pour saluer la "force de la réconciliation" qui renforce la démocratie en Europe et dans le monde et tous ceux qui sont tombés pour la défense de la liberté.

Hommage aux soldats et aux victimes civiles

Elio Di Rupo, Premier ministre en affaires courantes, a enfin rendu hommage dans son discours, le dernier de la matinée, "aux soldats belges, leur extraordinaire résistance, aux premiers jours de la guerre, constitue un fait historique majeur, elle a offert à nos voisins et alliés davantage de temps pour s’organiser et se défendre" ainsi qu'"aux milliers de victimes civiles belges, massacrées en ce funeste mois d’août 1914 par l’envahisseur, de nombreux villages et villes de notre pays en portent encore les stigmates".

Lapsus de Di Rupo

Elio Di Rupo qui a remercié les excellences et dirigeants pour leur présence "ici à Mons", confondant sa ville et la Cité ardente, a aussi souligné l'importance de la tolérance et le respect de la différence dans la préservation de la paix, surtout face à une crise qui menace la poursuite du projet européen, exhortant au "partage et à la solidarité" : "Il faut beaucoup de temps et d’efforts pour rapprocher les peuples et les unir dans un destin commun. Mais il faut souvent peu de chose pour briser les solidarités et réveiller les pires tensions. Le succès des mouvements extrémistes et anti-européens, ces dernières années, doit nous alerter. Pour l’Union européenne, c’est le symptôme d’une difficulté à devenir autre chose qu’un simple espace économique."

Ode à la joie

Après les discours, clôturés par deux coups de canon, le roi Philippe a déposé une gerbe de roses blanches devant une plaque commémorative. Des milliers de ballons se sont ensuite élancés dans le ciel, aux couleurs des pays invités.

Douze coups de canon ont sonné la fin des cérémonies, avant une interprétation de "l'Ode à la joie", par le choeur d'enfants La Schola et Le Trimarrant, l'Hymne européen, par la musique royale de la Force aérienne et la Brabançonne.

Les souverains, suivis par les présidents français et allemand, le roi d'Espagne Felipe VI, le duc et la duchesse de Cambridge ont pris le chemin du palais provincial, pour un déjeuner.

Bain de foule

Les services de sécurité avaient interdit à François Hollande d'effectuer les quelque 300 mètres qui séparent le palais provincial de l'hôtel de Ville à pied. Le président français et notre couple royal se sont donc déplacés comme prévu en voiture mais ont tout de même pris un bain de foule devant l'hôtel de ville. Elio Di Rupo et quelques personnalités politiques belges ont aussi profité de l'ambiance festive liégeoise pour serrer quelques mains dans la foule.

Plus de 2000 personnes attendaient, place Saint-Lambert et Espace Tivoli, au son des musiques militaires, le déplacement du couple royal et du président français du Palais Provincial à l'hôtel de Ville tout proche, où se déroulera une cérémonie relative à la remise de la légion d'honneur le 7 août 1914 à Liège par le premier ministre de l'époque Raymond Poincaré. Liège devenait ainsi la première ville étrangère à recevoir cette distinction.

Une ardente amitié

Willy Demeyer a été fait officier de la Légion d'honneur, en souvenir de la remise en 1919 de cette distinction française décernée dès 1914 par la France à la ville Liège.

Pendant cette cérémonie à l'Hôtel de ville, le président français a rendu un hommage appuyé à la Cité ardente : "Paris sait qu'elle a été sauvée par Liège", avant un vibrant "Merci, Liège", et d'enchaîner sur la francophilie de Liège et sur le thème de la francophonie, vecteur des libertés, et la relation particulière entre Liège et la France.

Au micro de la RTBF, François Hollande a insisté sur le "message de paix" qu'il était venu délivrer, prenant en exemple l'Ukraine ou le Moyen-Orient, où "nous devrions intervenir", a-t-il répété. "Nous ne devons pas regarder seulement ce qui se passe à l'intérieur des frontières de l'Europe, tout près de chez nous, ou de l'autre côté de la Méditerranée, il faut voir ce qui se passe". "Nous devons agir, et ne pas penser que d'autres vont le faire à notre place", a-t-conclu.

Commémorations aussi à Louvain et Mons

Le prince William et son épouse sont entretemps arrivés à Mons, à 136 kilomètres de Liège, pour une cérémonie dans le petit cimetière militaire de Saint-Symphorien.

 

Ils y retrouveront le Premier ministre David Cameron et le prince Harry. C'est dans ce cimetière que reposent le premier soldat britannique tué durant la grande Guerre et le dernier, tué le 11 novembre 1918, jour de l'armistice qui a mis un terme aux hostilités.

A Louvain aussi se tiennent des cérémonies, auxquelles assiste le président allemand.

JFH avec AFP

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