Pavlos Pavlidis, le docteur qui tente de renommer les migrants morts

Pavlos Pavlidis: le docteur qui tente de renommer les migrants morts
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Pavlos Pavlidis: le docteur qui tente de renommer les migrants morts - © Tous droits réservés

Il a la peau burinée, le teint hâlé et le regard perçant. Cigarette coincée dans sa bouche, le docteur Pavlos Pavlidis est le seul en Grèce qui tente de renommer les morts. Ces morts, ce sont les migrants qui tentent la traversée vers l’Europe. « Ils sont de plus en plus nombreux ces dernières semaines. Rien que l’année dernière, on a retrouvé 39 corps. Mais il y en a beaucoup qu’on ne retrouvera jamais. »

Car les migrants veulent traverser le fleuve Evros. Il trace aussi une frontière entre la Grèce et la Turquie sur près de 200 kilomètres. Depuis quelques années, c’est l’une des portes d’entrées en Europe pour des milliers de migrants. Mais depuis quelques mois, l’Evros est devenue l’une des routes les plus prisées par ceux qui rêvent d’Europe.

Si certains y arrivent, d’autres y perdent la vie. Soit parce qu’ils ne savent pas nager, soit d’hypothermie : « Une fois qu’ils ont réussi à traverser le fleuve, en bateau ou à la nage, ils se croient sauvés et dorment à même le sol. Le problème, c’est qu’ils sont encore mouillés. Mais en hiver, il fait tellement froid qu’ils meurent dans leur sommeil. »

Identifier pour soulager des familles dans l’angoisse

Les corps non identifiés sont envoyés à l’hôpital universitaire d’Alexandroupolis, la plus grande ville de la région. Un échantillon de leur ADN est prélevé puis conservé dans une base de données. Objectif ? « Le faire correspondre avec l’ADN d’un proche de la personne non identifiée et mettre fin à l’angoisse et à l’incertitude des familles souvent sans nouvelles de leurs proches, partis tenter la traversée de l’Evros », explique le docteur Pavlidis.

Pavlos Pavlidis est le seul médecin à pratiquer ce travail d’identification. « Cela ne me dérange pas. Je le fais, car c’est mon travail. Mais surtout parce que je le dois aux familles. »

Des migrants dans des frigos

Il tient alors à nous montrer les chambres froides. « Regardez ! », dit-il en tirant un tiroir sur lequel gît un migrant enrobé dans un sac plastique, « celui-là est ici depuis trois mois. Je ne suis pas encore parvenu à retrouver son identité. Ici, ce sont les frigos où sont entreposés les migrants illégaux. Vous voyez que la température est de -10 ici et – 11 là-bas. Ils sont dans des sacs. Tout mort a son numéro d’identification. Un numéro sur son sac et le même sur sa main. Et c’est avec ce numéro qu’il sera enterré ici, s’il n’est pas identifié, au frais de l’Etat grec. »

Dans son bureau, il stocke toutes les affaires personnelles des migrants non identifiés. C’est la première phase de son travail. « Par chance, certains ont encore sur eux quelques papiers d’identité ou une carte de banque, une cicatrice, une bague caractéristique ou encore un tatouage. Une fois l’analyse ADN effectuée, je vois s’il correspond avec celui présent dans une des bases de données. »

Un corps sur trois identifié

Il travaille aussi en étroite collaboration avec plusieurs ambassades. « Elles nous font parvenir les avis de disparitions. Si je trouve un lien, alors on compare les ADN. Comme pour le premier migrant retrouvé en 2019. Il s’agissait d’un Pakistanais. Je suis parvenu à retrouver sa famille, renvoyer le corps et lui permettre d’être enterré près de ses proches. Je parviens à mettre un nom sur un corps dans un cas sur trois, en moyenne. Car, souvent, ils arrivent ici dans un état de décomposition avancée. »

D’après un récent rapport de l’agence Frontex, le nombre de migrants passant la frontière en Europe orientale a augmenté de 32%, en une année seulement. Cette route est désormais privilégiée par les migrants. Ils étaient 42.000 en 2017 et près de 56.000 en 2018. Principalement à la frontière entre la Grèce et la Turquie, où 18.000 migrants en situation irrégulière ont passé la frontière terrestre. C’est trois fois plus, en une année seulement.

Pourquoi les migrants optent souvent pour la région de l’Evros plutôt que la traversée des îles, plus au sud ? Pour Ioannis Mouzalas, ministre grec de l’immigration en 2015 lors de l’afflux de migrants, « la traversée est plus sûre que sur les îles. Et puis, dans l’accord signé entre l’Union européenne avec la Turquie pour réduire les arrivées de migrants sur les îles grecques par la mer, la région d’Evros n’est pas concernée. Résultat ? Le migrant qui rentre fait sa demande d’asile et fait ensuite ce qu’il veut dans toute la Grèce sans être renvoyé. En clair, jusqu’à ce que sa demande aboutisse, il a tous les droits du demandeur d’asile : c’est-à-dire qu’il peut circuler librement et s’installer où il veut sur le territoire grec. S’il n’obtient pas l’asile. Il aura alors l’obligation de quitter le territoire dans les 40 jours. »

Mais dans les faits, n’étant pas toujours dans un camp, les migrants sont difficiles à appréhender et parfois déjà loin. « A contrario, reprend-il, ceux qui arrivent dans les îles grecques vont rester dans les îles jusqu’à ce que leur demande d’asile soit traitée. S’ils reçoivent l’asile, ils pourront alors rester en Grèce continentale. Mais si leur demande d’asile est refusée, ils seront renvoyés dans le pays d’où ils viennent. »

Il s’agit surtout de migrants venus d’Afghanistan, du Pakistan, de Syrie, d’Irak et d’Iran mais aussi des gens venus d’Afrique du nord. Bien que ces derniers mois, une grande partie de ceux qui tentent la traversée sont turcs. D’après Frontex, beaucoup fuient le régime du président Erdogan. Un programme de relocalisation des migrants avait été acté au niveau européen. 33.000 personnes ont pu être relocalisées dans d’autres pays européens. Mais le programme s’est arrêté. Un problème pour Ioannis Mouzalas : « Il n’y a pas de partages des arrivées au sein de l’UE donc ce stockage de réfugiés ici crée une vraie crise en Grèce. » Aujourd’hui, les migrants et demandeurs d’asile seraient 71.000, tous aujourd’hui bloqués en Grèce.

 

 

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