Pathé'O, le couturier d'Abidjan devenu star "par hasard"

Quatre hommes, la quarantaine, lèvent les yeux. "Paul Kagamé est là, il porte une chemise Pathé’O !", s’exclame l’un d’eux, en boubou bleu ciel. Son comparse, costume-cravate, n’en revient pas : "Henri Konan Bédié ! Nelson Mandela ! Hi hi !" Les photos de présidents africains habillés en Pathé’O (dans l’ordre cité : Rwanda, Côte d’Ivoire et Afrique du Sud), exposées dans la boutique du styliste, impressionnent toujours. L’homme en costume, qui sortait négligemment une liasse de billets deux minutes auparavant pour acheter une chemise, se mue d’un coup en fan intimidé : "Je peux prendre une photo avec vous ?", s’enquiert-il auprès du célèbre couturier.

Avec une vingtaine de boutiques en Afrique dont six rien qu’à Abidjan, Pathé’O (Pathé Ouédraogo de son vrai nom) est devenu une star. Son concept : confectionner des vêtements "d’une qualité irréprochable", mais surtout avec des tissus locaux et "nos propres couleurs" pour qu’ils soient "uniques".

"On me prenait pour un fou"

La couture et Pathé’O, c’est pourtant d’abord une histoire de "survie". A 14 ans, il quitte Guibaré, son village burkinabé, pour chercher du travail à Abidjan. Il trouve un emploi d’apprenti-tailleur et ouvre neuf ans plus tard son propre atelier dans la commune de Treichville. Ce métier lui "apprend des choses tous les jours", il y prend goût. Il ose une comparaison : "C’est comme la drogue !".

A ses débuts, le styliste peine à imposer sa patte : "Les gens se moquaient de moi, ils me prenaient pour un fou. Vous n’arriviez jamais à convaincre un responsable de porter un tissu fait au Burkina ou en Côte d’Ivoire. Mais on a travaillé, innové, et aujourd’hui nos vêtements se portent partout".

Jusqu’à Nelson Mandela. Un "hasard", comme il le qualifie modestement. C’est la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba qui, de passage en Côte d’Ivoire, acheta "quatre ou cinq chemises" pour le président figure de la lutte contre l’apartheid. "J’en ai offert une supplémentaire en lui disant 'Donnez-lui ça de ma part', mais je ne pouvais pas imaginer… c’était comme un rêve !", raconte Pathé’O encore ému 25 ans plus tard.

Le couturier recevra une lettre signée de Nelson Mandela, dans laquelle est écrit : "L’Afrique de demain appartient aux créateurs de richesses". "Ce sont des choses qui vous encouragent à vie ! C’est lui qui nous a vendus à travers le monde", reconnaît-il. Il le rencontrera quatre ans plus tard, en 1998, lors d’un sommet de l’Union africaine à Ouagadougou. "Le président Mandela a senti que j’étais un peu complexé, il a tâté un peu ma tête comme ça avec sa main gauche pour me mettre à l’aise. C’était extraordinaire comme rencontre", relate-t-il dans un grand sourire.

Aujourd’hui, ses vêtements "mouchetés", un procédé des teinturières du quartier, sont réputés à l’international. Audrey et Issa, 25 et 26 ans, sont d’ailleurs venus de Paris spécialement pour réaliser une tenue de mariage. Une robe en wax sur mesure pour elle et, pour lui, un "pantalon mougouba qui fait ressortir l’authenticité africaine".

Chez Pathé’O, les clients sont prêts à mettre le prix – compter entre 50 et 200 euros la chemise, dans un pays où le SMIC est de 90 euros. Un sujet que le styliste veut éluder. "Quand on parle de moyens… c’est un problème d’approche, il y a des jeunes filles qui s’achètent des jeans à 150 euros ou un portable à 400 euros. Ça ne nous amène pas au développement de l’Afrique. Plus il y aura de consommation en Afrique, moins mes vêtements seront chers", assure-t-il.

Organisation rigoureuse

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L’atelier tourne sept jours sur sept avec 100 à 150 vêtements produits quotidiennement. © Amandine RÉAUX

Dans l’atelier de Pathé’O, une cinquantaine d’employés travaillent sous la houlette de Léon Ouédraogo, aux côtés du patron depuis 30 ans. "Ici, c’est une industrie", selon Appi Kady Traoré, qui s’occupe de la partie administrative. L’organisation est rigoureuse : chaque production est répertoriée dans un tableau manuscrit. "On note le nom du couturier, de celui qui a coupé le tissu, le prix, la livraison…", énumère l’employée. Et une aiguille fixe sur la feuille volante un minuscule morceau du tissu correspondant au vêtement.

L’atelier tourne sept jours sur sept avec 100 à 150 vêtements produits quotidiennement. Souleymane, couturier de 33 ans, commence une robe en wax jaune, rouge et bleu. Il l’aura finie dans une heure trente. "Ici, c’est différent des autres ateliers. Les modèles sont chics, ça nous encourage à travailler. Pathé’O, c’est une grande marque, c’est original, je suis fier d’y travailler", sourit-il.

Le dernier coup d’éclat de Pathé’O : l’ouverture du défilé "Croisière 2020" de Dior, une collection qui rend hommage à Nelson Mandela. "Un hasard aussi", minimise-t-il. "C’est gigantesque, ce que j’ai vu. C’est une rencontre qui vous apporte énormément de choses en termes d’expérience, de savoir faire, d’esprit de travail… On se rend compte qu’il reste beaucoup à faire !"

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