Ortega, sa femme, sa famille et l'autoritarisme électoral au Nicaragua

Ortega, sa femme, sa famille et l'autoritarisme électoral au Nicaragua
Ortega, sa femme, sa famille et l'autoritarisme électoral au Nicaragua - © INTI OCON - AFP

"Nicaragua" ou "Justice" ! Les prisonniers politiques libérés brandissent le drapeau national. Après un premier groupe lundi d’une cinquantaine de prisonniers amnistiés, un total de 56 opposants a été remis en liberté hier au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui les a transportés jusqu’à leur domicile, a indiqué le gouvernement dans un communiqué. Les prisonniers amnistiés ont été accueillis dans leurs quartiers par des concerts de klaxons et la liesse des parents et voisins qui dansaient et chantaient en brandissant des drapeaux et des ballons de baudruche blancs et bleus, les couleurs nationales, devenus signes de ralliement de l’opposition au gouvernement.

Parmi les prisonniers libérés figurent les dirigeants paysans Medardo Mairena et Pedro Mena, l’étudiante belgo-nicaraguayenne Amaya Coppens, la commerçante Irlanda Jerez, les leaders étudiants Edwin Carcache et Byron Estrada, ainsi que les journalistes Lucia Pineda et Miguel Mora. "Nous allons continuer à informer", a déclaré à sa sortie Lucia Pineda, directrice de l’information de la chaîne 100% Noticias, emprisonnée depuis fin décembre.

Rejet de la Belge Amaya Coppens

"Nous n’acceptons pas l’amnistie parce que nous ne demandons pardon pour rien, nous n’avons commis aucun délit", a affirmé Amaya Coppens en arrivant à son domicile à Esteli (nord), la ville dont elle est originaire. "Au contraire, ce sont eux (le gouvernement) qui ont commis des crimes contre l’humanité et qui devraient s’inquiéter", a averti l’étudiante en médecine de 24 ans. "Nous allons continuer à nous battre pour que la justice règne vraiment au Nicaragua", a-t-elle ajouté, émue.

"Avancée positive"

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a exprimé sa "profonde satisfaction" tandis que le Haut-commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme a qualifié ces libérations d'"avancée positive". Les manifestants avaient commencé à protester le 18 avril contre une réforme de la sécurité sociale rapidement abandonnée, avant de réclamer le départ de Daniel Ortega, âgé de 73 ans et au pouvoir depuis 2007, et des élections anticipées. Les manifestations ont été durement réprimées et les violences ont fait au moins 325 morts et 2000 blessés, pour leur écrasante majorité parmi les opposants, selon des organisations humanitaires. Entre 600 et 800 opposants ont été jetés en prison et plus de 62.000 Nicaraguayens ont en outre pris le chemin de l’exil.

Tensions permanentes

"Tout est parti de sa réélection pour le moins facile en novembre 2016. Elles ont été controversées car il n’y avait pas d’observateurs internationaux. C’est un peu le système vénézuélien en place avec un système qui favorise le régime en place. Il s’agit de fragiliser l’opposition, de mobiliser la clientèle électorale des petits bastions en pratiquant le clientélisme électoral et en utilisant les ressources de l’Etat pour orienter la décision électorale. Enfin, en dernier recours s’il le faut, il lui reste la possibilité de fraude pour lui permettre de rester au pouvoir", explique Frédéric Louault, professeur à l’ULB et spécialiste de l’Amérique Latine.

Les opposants accusent Daniel Ortega et son épouse et vice-présidente, Rosario Murillo, d’avoir institué une dictature népotiste et corrompue, tandis que ceux-ci assurent avoir déjoué un coup d’Etat ourdi avec la complicité de l’Eglise catholique et de Washington.

Autoritarisme électoral

"Il pratique ce qu’on appelle l’"autoritarisme électoral". Daniel Ortega et son épouse dirigent à deux le pays. C’est une forme de népotisme avec leurs enfants et leurs neveux dans différentes fonctions de représentation et dans des postes de pouvoir. Cela permet un contrôle beaucoup plus simple et centralisé. Un peu à l’image de ce qu’ont pu faire les gouvernements El Assad en Syrie et Castro à Cuba. C’est une manière de personnaliser le pouvoir et en faisant le vide autour de la figure centrale que représente le Président et sa famille", explique Frédéric Louault.

Alors comment faut-il interpréter ces libérations de ces opposants, désormais assignés à résidence ? Pour Frédéric Louault, c’est clair : "C’est une manière pour lui de lâcher un peu la pression pour reprendre la main et surtout rester au pouvoir. Il veut se prémunir des réactions des Etats-Unis et de l’Union Européenne. Il y a cette crainte de possibles menaces de sanctions internationales comme les sanctions économiques qui asphyxient actuellement le Venezuela. Il y avait des négociations depuis quelques mois avec, notamment, l’Union Européenne. Il faut savoir que l’Union finance de nombreux programmes d’aides au développement et de coopération dans le pays".

Entre répression et ouverture

La crise politique et la répression ont provoqué une récession, le PIB chutant de 3,8% en 2018, selon les statistiques officielles. Les milieux d’affaires recensent de leur côté la perte d’environ 450.000 emplois et la fermeture d’une multitude d’entreprises, notamment dans le secteur touristique qui était en plein essor. Alors, à la suite de ces libérations, à quoi faut-il s’attendre ? "Dans les prochains mois, il ne faut pas s’attendre à grand-chose. On est dans une situation particulière. On a un président autoritaire dont la position est fragilisée mais lui n’est pas prêt à lâcher le pouvoir. Il va jouer entre la répression et l’ouverture à l’opposition. Il va très certainement négocier une trêve pour tenter d’arriver à la fin de son mandat prévu fin novembre 2021 et surtout, dès 2021, préparer sa réélection", poursuit Frédéric Louault.

Avant les libérations de ce début de semaine, 386 opposants emprisonnés pour avoir participé aux manifestations ont été assignés à résidence depuis fin février. Le gouvernement n’a pas précisé si cette mesure allait être maintenue.

 

 

 

 

 

 

Journal télévisé 11/06/2018

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