Opposant russe assassiné: pas vraiment d'avancée dans l'enquête

Peu d'informations ont filtré sur les éventuels progrès de l'enquête depuis l'assassinat de Boris Nemtsov vendredi peu avant minuit, non loin des murs du Kremlin. Le Comité d'enquête russe a averti samedi qu'aucun commentaire ne serait fait sur les avancées pour éviter toute "provocation". "Nous avons donné aux journalistes assez d'informations. L'enquête n'a pas vocation à révéler en temps réel chacune de ses avancées", avait prévenu le porte-parole du Comité, Vladimir Markine.

Samedi, la nouvelle que la police avait identifié la voiture des assassins, abandonnée non loin des lieux du crime, avait fait le tour des médias russes avant d'être démentie par les autorités.

Les enquêteurs ont déclaré n'écarter aucune piste : le crime politique comme la piste islamiste en raison du soutien de Boris Nemtsov au journal satirique français Charlie Hebdo, ou encore celle d'un meurtre lié au conflit ukrainien par des "éléments radicaux".

Des proches de Boris Nemtsov ont indiqué qu'il était en train de préparer un rapport sur la présence de soldats russes dans l'est de l'Ukraine, alors que Moscou dément toute implication de ses troupes aux côtés des séparatistes.

Une piste semble plus particulièrement retenir l'attention des autorités. La direction de l'enquête a été confiée au général Igor Krasnov, connu pour avoir beaucoup travaillé sur les milieux nationalistes et radicaux, notamment dans le cadre des enquêtes sur la tentative d'assassinat en 2005 de l'oligarque Anatoli Tchoubaïs et sur le meurtre de l'avocat Stanislav Markelov et de la journaliste Anastassia Babourova en 2009.

Images de vidéosurveillance

Les compagnons de lutte politique de Boris Nemtsov se sont pour leur part étonné que ce crime, "minutieusement planifié" jusqu'au lieu choisi selon les enquêteurs, ait pu avoir lieu au nez et à la barbe des forces de sécurité. "Il est quasiment exclu que Boris Nemtsov n'ait pas fait l'objet de surveillance" par les services de sécurité à deux jours d'un rassemblement de l'opposition qui devait à l'origine se tenir dimanche dans une banlieue de Moscou, a estimé le principal opposant au Kremlin Alexeï Navalny. "D'expérience, je ne peux pas admettre qu'il se promenait près du Kremlin sans (être épié par) des yeux étrangers" le soir de son assassinat, a écrit sur son site internet Alexeï Navalny.

Des observateurs ont également souligné le fait que de nombreuses caméras surveillaient cette zone, à deux pas du Kremlin, dans laquelle circulent aussi des agents en civil.

Des images de piètre qualité diffusées samedi soir sur la chaîne russe TVC et prises par une caméra située à grande distance en hauteur du pont où M. Nemtsov a été abattu montrent ce qui est présenté comme le déroulement de l'assassinat.

Au moment du meurtre, M. Nemtsov et sa compagne se trouvent toutefois cachés par un engin de déneigement, dans l'angle de la caméra. On peut ensuite apercevoir un individu, présenté comme étant l'assassin, courir vers la chaussée avant de monter dans une voiture de couleur claire qui l'attendait et quitter les lieux.

Si les premières informations laissaient entendre que le tireur a fait feu sur l'opposant depuis une voiture, les images diffusées semble indiquer que l'individu attendait sa victime sur le pont.

Selon la chaîne de télévision russe LifeNews, la compagne ukrainienne de Boris Nemtsov, Ganna Douritska, qui était à ses côtés au moment du meurtre, a permis aux enquêteurs de constituer un portrait robot du tireur en recoupant ses déclarations avec celles d'un deuxième témoin.

Ce mannequin de 23 ans, qui se trouve sous protection policière, est dans "une situation morale difficile", selon son avocat. Elle a demandé à pouvoir retourner à Kiev, promettant de revenir en Russie pour les besoins de l'enquête. "Les enquêteurs m'interrogent et ne me disent pas quand je serai libérée et pourquoi ils me retiennent ici. On m'explique que c'est pour des raisons de sécurité", a déclaré la jeune femme dans une interview à la chaîne d'opposition russe Dojd.

La jeune femme, qui affirme se trouver "dans l'appartement d'un ami à Moscou", a par ailleurs reconnu être "dans un état psychologique très difficile" et "se sentir mal". Elle s'est refusée à évoquer les hypothèses à propos du meurtre. "Je ne sais pas comment l'assassin s'est approché, il était derrière moi", a-t-elle dit. "Je veux rentrer à la maison, chez ma mère, mais je suis sous protection et on ne m'autorise pas à sortir". "J'ai le droit de quitter la Russie, je ne suis pas un suspect. Je suis témoin et j'ai donné toutes les informations que j'avais, j'ai tout fait pour aider l'enquête", a-t-elle assuré.

Interrogée par la télévision ukrainienne, la mère de Ganna, Inna, a de son côté dit craindre pour la sécurité de sa fille. "Je pense qu'ils veulent la piéger, faire d'elle une coupable", a-t-elle dit dans une interview à la chaîne 1+1. Inna Douritska affirme que les enquêteurs russes veulent lier le meurtre de Boris Nemtsov à la crise ukrainienne alors que l'opposant avait dénoncé quelques heures avant sa mort "l'agression" du président russe Vladimir Poutine en Ukraine, où le conflit dans l'est séparatiste prorusse a fait 6000 morts en dix mois.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a par ailleurs déclaré lundi que le meurtre de Boris Nemtsov ne devait pas être utilisé "à des fins politiques". "Nous devons empêcher toute récupération politique et éviter que cela ne devienne un argument pour alimenter la confrontation", a-t-il dit au Conseil des droits de l'Homme des Nations-Unies à Genève.

Succès de la marche à Moscou

Une marche à la mémoire de Boris Nemtsov a rassemblé dimanche à Moscou plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se sont rendus sur le pont, où a été abattu l'opposant âgé de 55 ans, couvert de fleurs, bougies et messages.

C'est en marge de cette marche à travers le centre de Moscou que la police russe a arrêté et interrogé un député ukrainien, Alexeï Gontcharenko, finalement libéré sans poursuites judiciaires lundi.


AFP

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