Opération antijihadiste Barkhane au Sahel: "Il commence à y avoir une colère contre la France"

Soldat nigérien, le 22 décembre dernier.
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Soldat nigérien, le 22 décembre dernier. - © LUDOVIC MARIN - AFP

Le sommet des pays du G5 Sahel et de la France, convoqué lundi par Emmanuel Macron à Pau, s’est clôturé dans la soirée. Face à une menace djihadiste désormais multiforme, et persistante malgré la présence de 4 500 soldats français engagés dans l’opération Barkhane, le président français souhaitait mettre en place un nouveau cadre opérationnel, et surtout répondre aux critiques de plus en plus virulentes concernant l’efficacité de l’opération Barkhane.

A l’issue de cette réunion, un "nouveau cadre" d’opération a bien été adopté. Il prendra la forme d’une nouvelle coalition, la Coalition pour le Sahel. Cette coalition rassemblera la France, les pays déjà engagés dans le G5 Sahel, et tout autre pays souhaitant s’y associer : un appel du pied à certains pays européens. 220 militaires français supplémentaires seront aussi envoyés sur le terrain pour rejoindre Barkhane.

Le commandement de Barkhane et des forces du G5 Sahel sera désormais conjoint, intégrant forces militaires et forces de renseignement.

Une adaptation nécessaire

Depuis 2014, l’opération militaire conjointe de l’armée française avec celles de 5 pays de la région – la Mauritanie, le Tchad, le Burkina Faso, le Niger et le Mali – a coûté la vie à des centaines de soldats. Ainsi, 41 militaires français sont décédés en 5 ans, dont 13 tout récemment, dans un accident d’hélicoptère au Mali, lors d’une mission antiterroriste.

Les pertes sont colossales du côté des armées africaines engagées aux côtés des militaires français de Barkhane. La dernière attaque djihadiste de grande ampleur a visé des militaires nigériens, mi-décembre, tuant 89 soldats à la base militaire d’Inates. Entre octobre et novembre derniers, l’armée malienne, quant à elle, a perdu 150 hommes.

Plus grave : les populations continuent à payer le plus grand tribut dans ces conflits. Selon les Nations Unies, rien qu’en 2019, plus de 4 000 personnes ont été tuées dans la zone sahélienne, suite à ces attaques. Pas moins de 900 000 personnes ont aussi dû fuir leurs habitations, pour trouver refuge ailleurs.

Les conflits se sont aussi greffés sur des tensions communautaires très vives, surtout au Mali, où les populations de cultivateurs sédentaires, comme les Dogons, s’en prennent désormais ouvertement aux éleveurs nomades, les Peuls. Ces derniers sont accusés de soutenir les groupes djihadistes. Ces tensions traversent aujourd’hui la presque totalité du centre du territoire malien, pourtant préservé en 2014, au moment du lancement de l’opération Barkhane.

Les attaques ne cessent donc pas. Pire, elles augmentent en intensité, et, depuis 2014, le théâtre d’action des multiples groupes djihadistes s’est fortement étendu : depuis le Mali, et ensuite le Niger, pour atteindre désormais le tiers du territoire burkinabé. C’est d’ailleurs la zone située aux frontières de ces trois pays – appelée la "Zone des trois frontières" - qui constitue aujourd’hui le cœur de menace, et la priorité d’action de la mission Barkhane et du G5 Sahel.

De l’aveu même de certains officiels français, la menace a muté, la réponse militaire devait donc être adaptée.

Les enjeux sont donc considérables. Pour y voir plus clair, nous avons interrogé Nagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network.

 

Quelle est l’importance pour la France des décisions prises lors du sommet de Pau ?

Nagalé Bagayoko : Il s’agit de redéfinir les objectifs de l’armée déployée pour faire face à la situation dans le Sahel. Pour résumer, l’intervention de la France a pour origine ce qu’il s’est produit en 2013, c’est-à-dire la progression vers Bamako de groupes djihadistes et de groupes rebelles à vocation autonomistes. Une intervention a donc été décidée par le président Hollande, il s’agit de l’intervention Serval, uniquement centrée sur le Mali, pour mettre fin à cette offensive.

Cette opération avec un objectif très clair a été couronnée de succès, et on s’est orienté vers un contexte de stabilisation, avec un déploiement sur place de troupes africaines, et puis de la mission de l’ONU, la Minusma. Un an plus tard, le dispositif s’est modifié, l’opération Serval a été élargie pour devenir sous-régionale, et couvrir 5 pays de la région. Elle a pris le nom d’opération Barkhane.

Aujourd’hui, cette opération Barkhane, dont l’objectif majeur et affiché est de lutter contre les groupes armés terroristes tout en contribuant au renforcement de la capacité des 5 armées de la région, se trouve face à une situation beaucoup plus complexe. L’environnement stratégique a changé, on n’est plus dans une situation où il y a des groupes armés terroristes identifiés, mais une multitude de groupes. Certains djihadistes se revendiquent comme tels, mais d’autres ont aussi des revendications communautaires, et il y a également des groupes criminels. L’aspect le plus important, c’est de se rendre compte qu’on est dans un contexte insurrectionnel qui remet en cause le modèle d’Etat postcolonial promu par la France.

La France et les armées africaines sont donc dépassées ?

N. B. : Ils sont dépassés, et on s’aperçoit que, outre la France, il y a surtout les armées de la région. Le G5 Sahel qui réunit mes forces de la Mauritanie, du Mali du Niger du Bukina Faso et du Tchad a été créé en 2014, et en effet, au cours des derniers mois, la virulence des dernières attaques s’est considérablement accrue, et les effectifs déployés, qu’il s’agisse de l’armée française ou qu’il s’agisse des partenaires locaux, ont du mal à mettre un terme aux actions de certains groupes djihadistes, notamment l’Etat islamique au Grand Sahara.

La contestation au sein de la population est également très forte aujourd’hui…

N. B. : Il y a deux éléments. D’une part, il y a effectivement une inadaptation de la réponse si on la conçoit comme une réponse uniquement d’ordre militaire. Une réponse d’ordre militaire en soi n’a pas de sens si elle ne répond pas à des objectifs politiques. Par ailleurs, pour faire face au type d’insécurité auquel on a à faire aujourd’hui, l’instrument de type militaire n’est pas suffisant. Comme je le mentionnais, on a aussi affaire à des groupes criminels dont l’économie permet aussi de financer un certain nombre de groupes armés. Donc le rôle de la réponse policière et judiciaire est également tout à fait essentiel. Et on met très peu l’accent sur ce volet-là. Le volet du renseignement est bien sûr tout à fait crucial.

Donc, la focalisation sur l’aspect militaire est à mon avis peu appropriée.

Par ailleurs, on se retrouve aujourd’hui face à une remise en cause de la présence des forces françaises, qui s’explique par plusieurs raisons. D’abord, la présence de la France commence à durer, on sait qu’une armée qui tend à s’ancrer dans le temps est souvent perçue comme une force d’occupation.

Mais par ailleurs il y a des campagnes qu’on dit anti-françaises alors qu’elles s’adressent essentiellement à l’Etat français et non pas aux ressortissants français en tant que tels, qui considèrent que cette présence est inutile, voire que cette présence française est là pour servir des objectifs cachés. On a droit à des théories du complot tout à fait fantaisistes, laissant entendre que la France serait là pour, en réalité, soutenir les groupes djihadistes.

Mais ces affirmations ont un impact sur la population, parce qu’effectivement, il commence à y avoir une colère contre la France, et contre parfois ce qui est perçu comme l’arrogance d’une puissance anciennement coloniale, et qui par ailleurs n’est pas perçue comme ayant fait une grande différence sur le terrain. Ce qui n’est d’ailleurs pas totalement juste puisque si l’opération Barkhane n’était pas là la situation serait encore plus préoccupante.

L’élément de la raréfaction des ressources est souvent cité comme raison de l’augmentation des violences. Qu’en pensez-vous ?

N. B. : Il est essentiel dans l’approche la compréhension du contexte sahélien aujourd’hui, de s’intéresser aux dynamiques profondes et de ne pas réduire ce contexte à une seule progression des groupes terroristes. Cette question de la gestion des ressources naturelles est absolument centrale dans les relations entre les différents acteurs.

Il y a de manière très préoccupante une progression des conflits intercommunautaires dans l’espace sahélien, qui opposent des communautés très souvent en raison d’affrontements autour de la gestion des ressources. Ce sont des violences qui mettent souvent en présence des communautés d’agriculteurs et des communautés d’éleveurs.

Par ailleurs, on s’aperçoit qu’au sein même des groupes armés ou des groupes djihadistes, et ça, on le voit très bien au centre du Mali, cette question de la gestion des ressources naturelles et des normes qui sont appliquées, les normes légales ou coutumières, serait même au cœur de certaines scissions au sein de certains groupes, comme la Katiba Macina d’Amadou Koufa (groupe djihadiste salafiste apparu au Mali en 2015).

Comment les gouvernements sahéliens peuvent-ils réagir ?

N. B. : Ce qui se passe aujourd’hui, c’est la contestation du mode de gouvernance de ces Etats, en tout cas du modèle d’Etat dont ils font la promotion. Des populations dans les zones rurales, périphériques, considèrent que ce type d’Etat a failli en termes de démocratisation, de décentralisation et de développement.

Il y a donc un besoin de recrédibiliser le modèle promu par ces Etats, parce que des autres acteurs des groupes armés, djihadistes ou non, cherchent à proposer un modèle alternatif en réalité, un modèle qui serait garant de plus de justice sociale.

A mon avis, ce qui est important pour ces Etats, c’est d’apparaître comme des Etats qui sont là, qui mobilisent des moyens militaires, policiers, de renseignement, pour favoriser la sécurité des populations elles-mêmes. C’est un discours totalement différent. Contrairement à ce qu’on dit, il y a des budgets très importants qui sont mobilisés au niveau national, mais les présenter comme étant mobilisés au profit des populations pour assurer leur sécurité plutôt que de présenter les choses de manière négative, dans une lutte contre le terrorisme, le terrorisme étant juste un mode d’action et non pas un acteur identifié. Ce serait extrêmement important pour reconnecter ces Etats qui paraissent comme de plus en plus coupés de leur population.

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