"On le laisse mourir en prison": quand les autorités du Somaliland enferment un journaliste critique

Le journaliste indépendant Abdimalik Muse Coldoon est emprisonné depuis un an en Somaliland car il a dévoilé des inégalités sociales et critiqué les autorités de son pays sur les réseaux sociaux. Amnesty International demande sa libération.

"Il est enfermé avec douze autres prisonniers malades dans une pièce de 10 mètres carrés. On le laisse mourir en prison." Voici le cri de détresse du journaliste Abdimalik Muse Coldoon relayé par son ancien avocat.

Enfermé dans une prison au Somaliland (un territoire qui a autoproclamé son indépendance vis-à-vis de la Somalie en 1991), le journaliste indépendant de 38 ans a souvent décrié les inégalités sociales dans le système somalien. Sur les réseaux sociaux, il prenait la défense de personnes qui n’ont pas droit à des soins parce qu’ils font partie de certaines tribus.

"Il atteignait beaucoup de monde sur les réseaux sociaux et cela ne plaisait aux dirigeants politiques", témoigne Mubarik Abdi, l’ancien avocat du journaliste enfermé dans la prison d’Hargeisa, la capitale du Somaliland.

À la suite de l’une de ses enquêtes, Abdimalik Muse Coldoon a par exemple contribué à la chute du gouvernement d’Ogaden dans la région somalienne de l’Éthiopie. Dans la prison d’Ogaden, bon nombre de femmes et d'enfants ont été torturés car ils appartenaient à une tribu qui s’affiliait au Front de libération nationale de l’Ogaden, des rebelles politiques.

Une Constitution théorique

Abdimalik Muse Coldoon a été arrêté dans la ville de Burao dans le Somaliland le 17 avril 2019. Le tribunal régional de Hargeisa l’a condamné à trois ans et demi de prison pour "diffusion de propagande anti-nationale et de fake news". La cour d'appel du même district a de nouveau prononcé la même sentence.

L’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty international demande aux autorités dans un communiqué de libérer immédiatement le journaliste de Somaliland : "L'arrestation d'Abdimalik est arbitraire, puisqu’elle a été effectuée sans mandat, violant ainsi l'article 25(2) de la Constitution du Somaliland, qui stipule que la police doit obtenir un mandat d'un juge avant d'arrêter et de détenir des individus. "

La Constitution du Somaliland garantit en théorie le droit à la liberté d'expression et à la liberté des médias. "Nous avons une belle constitution, mais malheureusement, les autorités ne l’appliquent pas", regrette Mubarik Abdi l’ancien avocat du journaliste. Il a d’ailleurs dû arrêter d’exercer sa fonction d’avocat an raison de "pression externe". En exil en Turquie, il suit pour l'instant un master un droit international, mais ne désespère pas retourner un jour dans son pays.

Selon Amnesty International, les autorités utilisent des infractions pénales répressives, rédigées en termes vagues dans le code pénal pour réprimer le droit à la liberté d'expression. "Les lois sur la diffamation ne devraient jamais être utilisées pour réduire au silence les journalistes, les défenseurs des droits de l'homme et les militants. Les agressions contre les journalistes et les militants, y compris par le recours à des accusations de diffamation criminelle, constitueront une violation de leur droit à la liberté d'expression et à la liberté des médias", peut-on lire dans le communiqué.

Justice non indépendante

Le cas du journaliste Abdimalik Muse Oldon n’est pas isolé en Somaliland, comme l’atteste le rapport d’un expert indépendant sur la situation des droits de l’Homme en Somalie.

À la suite de sa mission en Somaliland en juillet 2019, l’observateur tanzanien Bahame Tom Nyanduga se dit préoccupé par le non-respect des garanties de procès équitable visant à protéger les journalistes contre le harcèlement policier : " Il a été informé que 70 violations contre le personnel actif dans les médias ont été enregistrées au cours de l'année : 28 journalistes ont été arrêtés et trois agences de presse ont été suspendues au cours des sept premiers mois de 2019, dont seulement quatre cas ont été envoyés au tribunal. "

Selon ce même rapport, le pays situé dans la Corne d'Afrique est confronté à de nombreux problèmes : " La police interdirait aux avocats de représenter leurs clients qui ont été arrêtés et refuserait de divulguer des preuves jusqu'au tribunal. […] Les avocats sont intimidés et poursuivis devant le tribunal militaire. L'indépendance du pouvoir judiciaire n'est pas respectée. "

Les autorités préfèrent le faire taire en prison

Selon l’agence turque Anadolu, le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, a accordé le 1er avril la grâce à 574 prisonniers, en raison de l’épidémie de coronavirus. Pourquoi les autorités n’ont-elles pas libéré Abdumalik Muse Oldon ?

Avec la crise du coronavirus, les visites des ONG sont interdites et l’ancien avocat craint également que les conditions en prison se détériorent. Mubarik Abdi explique que l’état de santé n’est pas optimal : " Il tousse et est entouré de détenus qui sont pour la plupart malades. Ce genre de journalistes ne font pas rire les autorités. Elles préfèrent le faire taire en prison. "


Contactées par la RTBF, les autorités de Somaliland ont réagi une semaine après la parution de cet article : "Ce n'est pas la première fois qu'Abdulmalik est emprisonné et condamné, mais cette fois-ci, il n'a pas été emprisonné par le gouvernement, des parents de l'école d'Abaarso l'ont attaqué en justice parce que les élèves ont été victimes des articles et des informations publiées par Abdulmalik Muse.
 
Le 1er avril 2020, le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, a gracié 574 prisonniers dans l'ensemble du Somaliland pour réduire la surpopulation carcérale et contenir la propagation de COVID-19 dans le pays, mais Abdulmalik n'a pas été inclus parce qu'il n'avait pas droit à la grâce.

"Selon la loi, un citoyen ne peut bénéficier de la grâce présidentielle complète que deux fois, et un citoyen doit remplir la moitié de sa peine pour pouvoir bénéficier une troisième fois de la grâce".  
 
Or Abdulmalik Muse a été gracié deux fois par l'ancien président du Somaliland, Ahmed Silanyo. Pour être éligible à la troisième fois, il doit avoir accompli la moitié de sa peine. C'est la raison pour laquelle il ne fait pas partie des personnes libérées.

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