Offensive turque: "Une nouvelle carte du nord de la Syrie est en train de se dessiner"

Des manifestants kurdes scandent des slogans et agitent leur drapeau national lors d'une manifestation contre l'offensive militaire turque dans le nord-est de la Syrie.
Des manifestants kurdes scandent des slogans et agitent leur drapeau national lors d'une manifestation contre l'offensive militaire turque dans le nord-est de la Syrie. - © ANWAR AMRO - AFP

En Syrie, les forces de Bachar al-Assad sont entrées lundi dans la ville clé de Minbej, dans le nord du pays, à 30 kilomètres de la frontière turque. C’est la première fois depuis 2012 que les forces du régime pénètrent dans cette ville.

Depuis la révolte de 2011, les Kurdes syriens ont obtenu une large autonomie dans le nord du pays, où ils sont présents aux côtés de populations arabes. Dans ce pays ravagé par la guerre, ils avaient passé une sorte de pacte de non-agression avec le régime de Bachar el-Assad.

Or le 9 octobre dernier, profitant de l’annonce d’un retrait des soldats américains dans le nord de la Syrie, les forces turques et leurs supplétifs syriens ont lancé une offensive contre la milice kurde, les YPG, qualifiés de "terroriste" par Ankara. Depuis, ces forces ont entrepris la conquête d'une bande territoriale longue de 120 kilomètres et de 32 kilomètres de profondeur, dans le nord de la Syrie, en vue de créer une "zone de sécurité", selon l’expression d’Ankara.

Dimanche dernier, les Kurdes syriens ont conclu un accord avec Damas pour que l’armée syrienne se déploie près de la frontière turque.

Ziad Majed, professeur à l’université américaine de Paris répond à nos questions.

- Quelles sont les relations entre l’administration autonome kurde de Syrie et le régime de Bachar al-Assad ? Depuis 2011, ils sont parvenus à ne pas entrer en conflit…

Ziad Majed. C’est exact. La politique des milices kurdes était d’éviter un conflit à la fois avec le régime syrien et avec l’opposition syrienne armée. Mais à partir de 2015-2016, tout a changé avec l’arrivée de Daesh qui est devenu un nouvel acteur dans le conflit syrien. Les Kurdes ont combattu le groupe terroriste Etat Islamique. Lors du siège d’Alep, il y a eu une certaine coopération entre les forces du régime et les milices kurdes.

Parallèlement, Damas a retiré ses troupes des zones occupées par les milices kurdes, pour éviter que les forces ne se battent entre elles. Les Kurdes, eux, affichaient la volonté d’établir une autonomie, plutôt que de se battre contre le régime ou contre l’opposition.

Mais aujourd’hui, en effet, les choses se modifient sur le terrain, puisque les Kurdes ont dû appeler à l’aide l’armée syrienne.

- Les Kurdes avaient mis en place une administration décentralisée dans une zone qu’ils avaient baptisée "Rojava". Cet accord passé avec Damas marque-t-il une défaite de ce projet kurde ?

Ziad Majed. Oui, dans un sens c’est une défaite. D’autant plus que, quelques jours avant cet appel à l’aide kurde, le régime syrien a déclaré que l’administration autonome kurde était une trahison. Le vice-ministre syrien des affaires étrangères a traité les milices kurdes de mercenaires voulant diviser la Syrie. C’est une humiliation pour les Kurdes, de la part du régime.

Aujourd’hui, les milices kurdes se trouvent dans une impasse. A la fois, elles se sentent trahies par les Américains, et en plus, elles sont incapables de résister contre les forces turques et leurs alliés syriens. D’autant plus que dans cette zone contrôlée par les milices kurdes, la population arabe syrienne n’est pas majoritairement favorable à l’autonomie Kurde. D’ailleurs, le régime a toujours gardé une présence du côté de la ville d’Al-Hasakah…

Mais à présent, le régime renforce sa présence dans cette région, notamment sur l’axe de Minbej-Kobani. On verra si Moscou a préparé le terrain ou s’il s’agit de tentatives, de part et d’autre, de s’imposer sur le terrain.

- Moscou serait donc impliqué dans cette intervention du régime syrien ?

Ziad Majed. Je vois difficilement le régime syrien être capable, seul, de faire bouger ses troupes et oser entrer en confrontation avec les Turcs, sans qu’il n’y ait un accord entre Moscou et Ankara.

Ankara qui autorise le régime syrien à élargir sa zone de contrôle dans le Nord-Est… Car les Turcs préfèrent avoir les forces du régime plutôt que des milices kurdes, dans le nord du pays, du côté des villes d’Al-Hasakah, de Qamishli, de l’axe Minbej-Kobani…

En même temps, les Turcs vont continuer leurs opérations militaires avec leurs alliés syriens, du côté de Ras al-Aïn et de Tall abyad, deux villes très stratégiques.

Mais si jamais il y a un affrontement entre le régime syrien et les Turcs, cela signifie que les Russes n’ont pas préparé le terrain. En revanche, si les deux camps affichent une volonté d’éviter un affrontement, c’est que Moscou a fait une médiation.

D’ailleurs, les médias syriens parlent d’une médiation, à la fois de Téhéran et de Moscou, pour faire en sorte que les milices kurdes et le régime syrien trouvent un accord sur le déploiement des troupes du régime dans cette région du nord du pays.

- En quelque sorte, Moscou serait le chef d’orchestre des événements auxquels on assiste aujourd’hui?

Ziad Majed. En partie oui, ils ont les clés des événements… Les Turcs, eux, savent que les Américains ne veulent pas les perdre, qu’ils redoutent qu’Ankara ne se jette dans les bras de Moscou. Dans le même temps, les Turcs comptent sur les Américains.

Les Russes, eux, ne veulent pas que les Turcs se rapprochent trop des Américains. Mais ils comprennent bien ce que réclame Ankara… Ils acceptent que les Turcs s’imposent dans cette partie du nord-est de la Syrie… À condition que le régime syrien soit présent dans cette région. En réalité, tout est en train de se négocier, et une nouvelle carte du nord de la Syrie est train de se dessiner.

Quant aux Américains, ils ne veulent pas que le régime revienne à l’extrême nord-est du pays, dans la zone stratégique pétrolière, à la frontière avec l’Irak, car ils ne souhaitent pas voir les Iraniens contrôler cette zone, via les troupes du régime.

 

 

Journal télévisé 14/10/2019

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