Nucléaire iranien : "Un nouvel accord doit nécessairement être trouvé"

Dans une situation économique difficile, l'Iran souhaite revenir dans l'accord sur le nucléaire. Mais à quel prix pour les Occidentaux, la Chine et la Russie?
Dans une situation économique difficile, l'Iran souhaite revenir dans l'accord sur le nucléaire. Mais à quel prix pour les Occidentaux, la Chine et la Russie? - © ATTA KENARE - AFP

Le dossier du nucléaire iranien ne cesse de poser de nouveaux défis à la communauté internationale.

Les ministres des Affaires étrangères européens, chinois, russe et iranien se sont retrouvés lors d’une réunion au sommet mais virtuelle, pandémie oblige. Signataires avec les Etats-Unis en 2015 de l’accord sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPoA), les participants partagent au moins un objectif en commun : tenter de calmer le jeu dans l’attente de la mise en place la nouvelle administration américaine, alors que l’Iran s’éloigne toujours plus de ses engagements en matière de nucléaire, même si ses dirigeants déclarent souhaiter un retour à l’accord.

Le communiqué officiel commun s’est voulu optimiste : "Les ministres ont convenu de poursuivre le dialogue […] et ont pris acte de la perspective d’un retour des Etats-Unis, soulignant qu’ils étaient prêts à y répondre de manière positive dans le cadre d’un effort conjoint", peut-on y lire. Les Européens invitent également l’Iran à ne pas "compromettre" l’avenir.

Car l’inquiétude n’a cessé de grandir depuis 2018, et le retrait des Etats-Unis de cet accord sous l’impulsion de l’administration Trump. Début décembre, Paris, Londres et Berlin ont exprimé inquiétude face à l’installation de trois nouvelles cascades de centrifugeuses avancées d’enrichissement d’uranium à Natanz dans le centre de l’Iran. Les trois pays se sont aussi alarmés de l’adoption par le Parlement iranien d’une loi controversée sur la question nucléaire qui, si elle était promulguée, signerait probablement la mort de l’accord.

Ce texte appelle le gouvernement à nettement renforcer le programme nucléaire et à mettre fin aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’agence onusienne qui peut toujours actuellement envoyer ses inspecteurs sur le terrain dans le pays.

Le président iranien s’est dit confiant jeudi dans le fait que le président américain élu, Joe Biden, reprendrait les engagements américains dans le cadre de l’accord dont Donald Trump a retiré les Etats-Unis. Joe Biden, qui doit arriver à la Maison Blanche le 20 janvier, a confirmé sa volonté de revenir dans le giron de l’accord de Vienne.

Mais les négociations pour faire revivre cet accord sont laborieuses, chaque camp mettant ses propres conditions sur la table. D’autant plus qu’en plus de deux ans, la situation a sensiblement changé.

"Pour les Occidentaux, un accord est d’autant plus nécessaire que l’Iran a progressé dans le perfectionnement de ses centrifugeuses, et ça c’est irréversible", commente Pierre Goldschmidt, ancien directeur adjoint de l’AIEA, que nous avons interrogé.

Quel était l’enjeu initial de cet accord sur le nucléaire iranien de 2015 ?

Pierre Goldschmidt : "Cet accord, qui n’est pas un traité, est un accord politique. Il a été signé par toutes les parties en juillet 2015, et a été entériné par une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies à l’unanimité, ce qui lui donne un poids international plus important qu’un simple accord politique.

L’objectif de ces 5 pays plus 1 (c’est-à-dire la Russie, les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Chine, avec l’Union européenne et l’Allemagne) était de conclure un accord qui garantirait que si l’Iran décidait de vouloir construire une arme nucléaire, il ne pourrait pas produire les matières fissiles nécessaires à une telle arme en moins d’un an, ce qui permettrait à la communauté internationale de prendre des mesures pour freiner cette ambition.

L’Iran s’est donc engagé à suspendre ses recherches et à ne pas progresser dans un certain nombre de domaines, notamment dans l’enrichissement de l’uranium, en échange de la levée de toutes les sanctions qui affectaient déjà l’économie iranienne, tant de la part des Etats Unis que de l’Onu et des Européens."

Où en est-on aujourd’hui ?

P. G. : "Le président Trump s’est retiré de l’accord en 2018 et a imposé des sanctions économiques extrêmement sévères à l’égard de l’Iran. De ce fait l’Iran a répondu en disant : puisque vous ne respectez plus l’accord, moi je ne suis plus tenu. Cela a été mentionné au Conseil de sécurité et dans l’accord initial : si une des parties ne respectait pas ses engagements, les autres ne seraient pas tenues de les respecter en tout ou en partie. Donc l’Iran s’est mis à enrichir plus d’uranium, et à développer des centrifugeuses pour produire de l’uranium enrichi beaucoup plus performantes que celles dont il disposait au début.

Je pense sincèrement que la situation est telle que l’Iran, et les Occidentaux plus la Chine et la Russie, ont intérêt à trouver un accord.

On le sait : l’Iran a besoin que les sanctions qui affectent son économie soient levées.

Et les autres partenaires ont intérêt à ce que l’Iran ne se rapproche pas plus de ce qu’on appelle un "Etat du seuil nucléaire", c’est-à-dire un Etat qui pourrait produire l’arme nucléaire en quelques mois sans qu’on puisse l’en empêcher."

Quelles sont les exigences des négociateurs européens, chinois et russes ?

P. G. : "Chacun met ses pions en place pour être le mieux placé lors d’une éventuelle négociation. Les Occidentaux, la Chine et la Russie estiment que l’Iran doit revenir au respect total de l’accord. Les Américains, et sans doute aussi les Européens, disent aussi qu’il faudra négocier un complément à l’accord actuel. Pourquoi ? Parce qu’on se trouve 5 ans plus tard… Et que l’accord initial n’a pas acté la question des missiles balistiques que développe l’Iran, ni parlé de son soutien à des groupes paramilitaires en Syrie au Liban et au Yémen.

Pour les Occidentaux, un accord est d’autant plus nécessaire que l’Iran a progressé dans le perfectionnement de ses centrifugeuses et ça c’est irréversible, le know-how que l’Iran a acquis est irréversible.

En plus, depuis octobre de cette année, il y a deux mois, l’Iran peut s’approvisionner où il veut en armes lourdes et en livrer à ses protégés."

Que répondent les Iraniens ?

P. G. : "A cela les Iraniens répondent : ce sont les Etats-Unis et les Européens qui n’ont pas respecté leurs engagements de lever leurs embargos et leurs sanctions. Il faut donc que ce soit eux qui commencent par respecter leurs engagements. Le ministre des Affaires étrangères iranien a dit en toute logique : vous les Américains vous nous devez des compensations pour les dommages que nous avons indûment subi de votre fait. Il ajoute qu’il est exclu d’aborder la question des missiles qui n’avait pas été abordée dans l’accord initial.

Sur le terrain, l’Iran est donc en train de tester des centrifugeuses plus avancées qu’en 2015 au moment de l’accord, et il le fait dans des tunnels qui sont à l’abri de toute frappe aérienne. L’AIEA a encore accès à tout, mais la menace d’interdiction d’accès aux inspecteurs de l’AIEA existe.

Il faut dire que les Européens sont mal pris. L’accord initial prévoyait un mécanisme qui leur permettait, si l’Iran ne respectait pas ses engagements, de remettre en vigueur toutes les sanctions de l’ONU, qui contraignaient les Russes et les Chinois. Mais aujourd’hui, les violations iraniennes peuvent être considérées comme une réponse légitime au retrait américain et au maintien des sanctions économiques.

Et donc que fait-on ? La diplomatie discrète est indispensable. Mais ça va être difficile."

Qu’attendre de l’arrivée du nouveau président américain Joe Biden dans quelques semaines ?

P. G. : "Joe Biden a été clair, il veut revenir dans l’accord, mais il a dit qu’il voulait d’abord conclure un complément à cet accord qui irait plus loin, puisque les conditions ne sont plus les mêmes qu’en 2015.

Les Iraniens disent : c’est vous qui êtes sortis, nous rentrerons dans l’accord lorsque vous le ferez. L’Iran va certainement rester sur ses positions. Mais les deux parties ont intérêt à trouver un accord, un nouvel accord doit nécessairement être trouvé, il ne satisfera personne, mais c’est mieux que la situation actuelle.

Sinon, je pense que le risque ira croissant que l’Iran se retire cette fois du Traité de non-prolifération des armes nucléaires, comme l’a ffait la Corée du Nord. Ce serait une catastrophe pour la crédibilité du Traité et c’est ce que les Européens veulent éviter à tout prix."

 

Donald Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l'accord nucléaire iranien (archives JT du 09/05/2018)

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