Notre-Dame de Paris : sur la corde raide, des hommes "déconfinent" la cathédrale de ses encombrants échafaudages

Les grues tournent, les ouvriers ont remis leurs casques, les bruits de chantier résonnent dans l’air parisien, les médias sont là… Comme une atmosphère printanière autour du majestueux vaisseau de pierre des bords de Seine, ce matin. C’est que Notre-Dame, elle aussi, s’apprête à déconfiner. Se déconfiner de ses échafaudages, gigantesques, d’où l’incendie est venu. De ses échafaudages, comme fondus depuis dans le bâtiment, et qu’il était dangereux d’enlever, sous peine de voir le c(h)œur de la cathédrale s’écrouler.

Méga structure, fragile armature

Il devait commencer à être démonté le 23 mars. Après des mois de calculs et d’hypothèses. Le corona et son confinement sont passés par là, et les travaux ont donc été postposés. Ce lundi matin, les équipes sont à nouveau d’attaque. Sur le chantier. Objectif : découper et enlever 250 tonnes de matériel, soit 40.000 pièces. Rien que cela.

Comme une fusée avant le décollage

Vers 09h45, les premiers ouvriers ont pris de la hauteur et sont montés à l’intérieur de l’armature, via un ascenseur. "Dans une opération comme celle-ci, c’est comme dans une fusée avant le décollage, c’est le check-up final avant l’arrivée des cordistes", a indiqué Christophe Rousselot, délégué général de la fondation Notre-Dame. En effet, les cordistes, eux, n’arriveront que ce mardi.

Cordes sensibles

Cette étape, décisive, du chantier, va mobiliser deux équipes de cinq cordistes (travaillant en alternance).

Ironie du sort, pour enlever ce gigantesque micmac d’acier, il fallait en construire… un autre. "Un second échafaudage a été mis en place de part et d’autre de l’ancien, pour installer deux poutres métalliques de 28 mètres de portée, au-dessus de cette mêlée", explique-t-on au Parisien.fr. Pour cela, il a fallu ceinturer la structure pour la stabiliser. Un travail commencé en janvier.

Les grandes poutres métalliques vont permettre aux hommes d’entrer dans le vif du sujet : accéder à la structure abîmée par l’incendie. "Ils descendront au plus près des parties calcinées pour découper, à l’aide de scies sabres, les tubes métalliques fondus les uns sur les autres ", précisent les superviseurs du chantier.

Assistés par les pilotes de trois nacelles élévatrices (une pour la supervision, deux en cas de sauvetage), voici donc venu le temps des cordistes. La manœuvre est périlleuse pour ces acrobates des airs, et la priorité est la sécurité des hommes, assure-t-on de toutes parts.

Voûtes célestes ?

A l’heure actuelle, des 500 tonnes de la structure initiale, il n’en resterait qu’environ 200 ou 250. Il faudra tout enlever. Une entreprise qui demandera patience monacale et infinie précaution.

Quand cette colossale opération sera terminée, et bien terminée (car il y a un toujours un risque, comme le signale le recteur de Notre -Dame, Monseigneur Patrick Chauvet, qui estimait encore en décembre dernier qu’il n’y avait que "50% de chance" de sauver la structure), d’autres affaires sérieuses débuteront. "Une fois l’échafaudage enlevé, nous devrons étudier l’état de la cathédrale, évaluer la quantité de pierres à enlever et à remplacer", ajoute l’ecclésiastique. Un déblaiement bien nécessaire pour permettre un état des lieux optimal.

Et de prier pour que les voûtes n’aient pas trop souffert sous le poids des débris…

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La charpente et la tour de Notre-Dame ont été réduites à néant la nuit du 15 au 16 avril 2019 © FABIEN BARRAU - AFP

Pierres d’achoppement

Car l’édifice est en équilibre instable depuis le brasier. Les arcs-boutants, pourtant plusieurs fois centenaires, n’étaient pas prévus pour un cas de figure comme celui-là. Depuis l’incendie, la cathédrale et ses structures sont sous monitoring, et surveillées de très près. La charpente, surnommée "forêt de Notre-Dame" est partie en fumée. Flèche, plafond, parties du bâti gorgées d’eau… Les dégâts ont été impressionnants

Que va-t-on découvrir ? On sait déjà que le grand orgue n’aurait, miraculeusement pas été si endommagé que cela. De même pour les grandes rosaces et leurs splendides vitraux. Bon nombre d’œuvres d’art, également. Signe encourageant, le coq, qui surmontait la flèche calcinée, a été retrouvé, on s’en souvient, sous les décombres.

Ces travaux de nettoyage des parties intérieures encore trop dangereuses d’accès permettront également de dégager certaines parties du monument.

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Casque et gargouilles, en avril 2019 © KENZO TRIBOUILLARD - AFP

Ascenseur pour l’échafaud ?

Au début de l’histoire, dont le point d’orgue culmine à cette dramatique soirée du 15 avril 2019 – et la nuit qui s’ensuit —, il y a donc cet échafaudage. Un titanesque ouvrage de tubes et de planches nécessaire aux travaux de restauration. Ceux-ci devaient durer une dizaine d’années. Première étape du projet : restaurer la flèche de la cathédrale. Imaginée par Viollet-le-Duc lors de la restauration du XIXe siècle, cette flèche néogothique, culminant à 96 mètres, méritait un petit nettoyage. Les statues bordant sa base (dont celle de Saint-Thomas, représenté sous les traits de Viollet-le-Duc, et contemplant son œuvre) ont été enlevées, et l’échafaudage a commencé à être posé. Il devait être totalement opérationnel le 14 juillet suivant, pour commencer les travaux. A moment de l’incendie, il était monté aux deux-tiers.

C’est à présent la même entreprise, Europe échafaudage, firme experte en rénovation de bâtiments historiques, qui est chargée du démontage de l’infrastructure. Son image a terriblement pâti du brasier et du déferlement médiatique mondial du printemps dernier. Julien Le Bras, le patron, s’en indigne dans le journal français Libération : "Nous avons été désignés comme les coupables. Nous avons été massacrés ; des enfants de mes salariés ont dû être déscolarisés. Certains de mes employés ont fait des dépressions. L’entreprise l’a payé très cher économiquement."


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Depuis, la cause du drame fait toujours l’objet d’une enquête. La cause criminelle semble écartée. Les enquêteurs privilégient toujours un élément accidentel (mégot mal éteint…) ou un défaut de prévoyance (dans les systèmes électriques ou anti-incendie de la charpente, par exemple). Le démantèlement du mikado de tubes, dont beaucoup sont à présent soudés entre eux, devrait apporter un éclairage certain sur l’origine de l’incendie.

Croisée des chemins

Qu’à cela ne tienne, ça aurait pu être bien pire. Et les dégâts, encore plus effroyables. Une destruction totale. En effet, le premier échafaudage, dont la moitié se situe encore aujourd’hui à plus de 40 mètres de hauteur, a été conçu intelligemment. Arrimée au sol, la structure a été posée sur les quatre points de maçonnerie de la croisée du transept.

Ainsi, il ne reposait pas sur la toiture de la cathédrale, cette toiture qui est partie en fumée, comme on peut le lire dans Libé.fr. Cela aurait pu entraîner un incendie incontrôlable dont les dégâts, couplés à ceux causés par l’eau des lances à incendies, auraient affaibli encore plus les structures (dont celles des tours et d’autres parties du bâtiment). Et le patron de l’entreprise en bâtiment d’affirmer que cela était indiqué dans le cahier des charges.


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Paysage de carte postale, en bords de Seine, ce 24 avril 2020 © LUDOVIC MARIN - AFP

Vœu pieux ?

Voilà donc le chantier de stabilisation et de reconstruction qui repart, et les espoirs sont à nouveau permis. L’espoir de revoir flamboyer la cathédrale gothique, symbole de Paris et dont le parvis est le point zéro des routes de l’Hexagone. Mais les dangers et les péripéties sont donc encore toujours envisageables.

Après les épisodes de la pollution au plomb, des intempéries de l’hiver avec ses vents à plus de 40 km/h et de la pandémie mondiale, qui ont notamment émaillé les travaux, les spécialistes restent prudents. Mais espèrent la fin de cette étape du démontage, une première mondiale pour une structure de cette taille, pour la fin de la saison estivale.

Une poursuite de chantier dont le plan, on l’a vu, ne s’échafaude pas à la légère.

Sujet de notre journal télévisé du 15 avril dernier, un an après l’incendie :

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