Norvège: pétrole versus écologie, deux modèles de société s'opposent

Norvège: pétrole versus écologue, deux modèles de société s'opposent
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La Norvège est devenu le champion du monde de la voiture électrique. 43% des véhicules achetés neufs sont électriques désormais dans le pays. L’État a fortement encouragé ce mouvement grâce à l’argent que lui rapporte… le pétrole. Reportage à Stavanger, la capitale de l’industrie pétrolière norvégienne.

Une Tesla Model 3 se gare à la station des "superchargeurs" flambants neufs de Stavanger : 175 kilowatts qui permettent de recharger les véhicules en seulement trente minutes. La cinquantaine grisonnante, Sigbjørn Ulestad est ingénieur. Et cela fait déjà plusieurs années qu’il s’est converti à la voiture électrique. La raison principale : le prix.

L’État norvégien a mis en place de gros rabais sur la TVA à l'achat de ces véhicules neufs. "Nous n’avons pas de taxes sur les voitures électriques à l’achat mais en revanche une TVA très élevée sur les véhicules conventionnels, explique l’automobiliste. Quand j’ai acheté ma première Tesla, elle était à 65.000 euros alors qu’une voiture de la même gamme en essence m’aurait coûté 160.000 euros."

Selon Sigbjørn, tout a été pensé pour encourager l’achat de véhicules électriques : les routes payantes sont à moitié prix, les parkings aussi. Pour installer ces bornes de recharge très rapides sur tout le territoire, l’État norvégien a conclu des partenariats avec les constructeurs automobiles. 

Ironie du sort, tout cela est financé… par le pétrole. La Norvège vivait une crise de son industrie pétrolière depuis 2014. Mais l’exploitation depuis ce mois de janvier de la plateforme Johan Sverdrup, un macro-gisement découvert au large de ses côtes, change totalement la donne.

Johan Sverdrup, le gisement à 90 milliards

"Le gisement est tellement énorme que c’est difficile à imaginer. Il produit déjà 300.000 barrils de brut tous les jours, et c’est un chiffre qui va doubler dans les prochaines années, explique Morten Eek, porte-parole d’Equinor, la plus grande compagnie pétrolière norvégienne qui exploite ce gisement. Pendant la durée de son exploitation, cela va rapporter à l’Etat pas moins de 90 milliards d’euros."

À Stavanger, tout le monde vit du pétrole depuis des décennies. Mais pour la première fois en Norvège, la poule aux oeufs d’or ne fait pas l’unanimité. Wenche Skorge a fait toute sa carrière comme cadre à la compagnie pétrolière norvégienne Statoil – devenu Equinor, puis elle a quitté le navire. Elle est aujourd’hui militante écologiste de l’ONG Les amis de la Terre : "La solution pour la Norvège, c’est d’avoir un plan de long terme qui doit tout bonnement mettre fin à cette industrie. Cela ne va pas arriver du jour au lendemain, bien sûr. Donc nous avons trois décennies devant nous pour réaliser une transition qui sera – espérons-le - la plus douce possible, vers un monde 100% renouvelable."

Hypocrisie

Dans le sillage de la suédoise Greta Thunberg, la Norvège vite depuis un an l’émergence de mouvements lycéens. Des rassemblements "Fridays for future" ont lieu meme à Stavanger. Les lycéens dénoncent une hypocrisie : l’Etat essaie-t-il de faire le bon élève avec ses programmes écologistes comme l’encouragement des voitures électriques tout en envoyant ses produits polluants chez les autres ?

"Nous avons une loi ici qui dit que l’Etat doit protéger l’environnement pour l’avenir. Protéger la population, et les futurs Norvégiens. Et en forant et en cherchant du pétrole, on est loin de garantir ce devoir", explique Emma Bugge Gjerdevik. L’ONG les Amis de la Terre ainsi que Greenpeace essaient de faire interdire les explorations pétrolières en Norvège par la voie judiciaire – pour l’instant sans succès. Cinta Asmara Hondsmerk, 18 ans, fustige les arguments "verts" des compagnies pétrolières. Equinor a notamment communiqué sur le fait que sa nouvelle plateforme Johan Sverdrup est alimentée à l’énergie renouvelable d’origine hydraulique. "J’ai l’impression qu’on se moque de nous parce qu’on nous dit ‘on veut sauver la planète’ ! Mais seulement 5% des émissions viennent de la production de pétrole. 95% des emissions viennent de l’usage du pétrole, détaille Cinta. Donc quand on utilise de l’énergie verte sur les plateformes, on ne change pas grand chose..."

Morten Eek, porte-parole d’Equinor, concède que la compagnie cherche de nouveaux usages au pétrole : "De toute façon, nous aurons besoin de pétrole et de gaz dans le futur ! Donc nous voulons que les réserves qui seront exploitées soient les meilleures possibles."

En vue des Accords de Paris, le gouvernement norvégien met l’accent sur ses nouveaux automobilistes : 98 % de l’électricité en Norvège vient désormais de l’hydraulique. La société semble, elle, tiraillée entre ce modèle "vert" et le butin à 90 milliards d’euros engrangé par l’Etat grâce au gisement Johan Sverdrup. 

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