Nobel à l'UE: "Reconnaissance d'une action à long terme" ou "supercherie"?

Ce prix Nobel 2012 "n'était pas d'une évidence flagrante, mais c'est la reconnaissance d'un rôle politique à l'échelle internationale", affirme ce professeur de sciences politiques qui estime qu'il n'est pas démérité. 

Il rappelle que l'Union européenne, de par son action extérieure, vise à façonner un monde plus pacifique. Il faut dire que plus de 62 ans après la déclaration Schuman et 55 ans après le traité de Rome de 1957 qui lui a donné sa base juridique, la communauté européenne de six pays au départ (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxembourg), devenue aujourd'hui une Union de 27 Etats, peut s'enorgueillir d'avoir présidé à la plus longue période sans guerre de l'histoire des pays qui la composent.

Avec l'élargissement à l'Est de 2004 puis 2007, elle a aussi réunifié sous un même toit ses deux moitiés divisées pendant un demi-siècle par le rideau de fer, tandis que l'espace Schengen sans passeport ambitionne de ranger les postes de douanes au rayon des antiquités. Actuellement, elle tente de jouer un rôle de conciliateur sur le plan diplomatique, notamment dans le cadre des négociations sur le nucléaire iranien.

"Une reconnaissance d'une action à long terme"

A la question de savoir si ce prix Nobel de la Paix n'est pas un peu contradictoire par rapport au fait que l'Union européenne reste impuissante face à certaines situations comme la guerre civile qui secoue la Syrie depuis des mois, Christian Franck répond : "Aurait-elle eu le prix Nobel de la Paix parce qu'elle serait intervenue ? Je ne crois pas que c'est sur un cas particulier que le comité Nobel se prononce mais sur un ensemble". C'est la "reconnaissance d'un rôle politique à l'échelle internationale", estime-t-il, "une reconnaissance d'une action à long terme".

Pour lui, ce prix n'est donc "pas démérité". Et de citer en exemple, la situation dans les Balkans ou la Géorgie où l'Union européenne a réussi "à mettre un terme à un conflit qui reste un conflit gelé, mais elle a empêché qu'il aille plus loin".

Ce spécialiste de l'Europe rappelle également qu'"au plan commercial, l'Union européenne a favorisé l'obligation mondiale d'un commerce qui obéit à des règles et règlements pacifiques". Il ne faut pas oublier non plus qu'elle est "le premier donateur au monde". Ses actions au niveau développement et humanitaire sont importantes.

Ajoutons à cela que l'Union européenne est à la pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Une consolation face à la crise ?

Quant à savoir si le comité Nobel n'a pas cherché à consoler cette Europe qui fait face à cette interminable crise de l'euro, Christian Franck pense que "le jury n'est pas sensible à cette question-là" et de rappeler que si la Suède est membre de l'Union européenne, elle n'est pas membre de la zone euro.

Une chose est sûre, ce prix redonnera un peu de baume au cœur à ceux qui croient toujours en cette union économique et monétaire alors que l'euroscepticisme gagne partout du terrain et qu'en Grande-Bretagne, des voix s'élèvent même pour réclamer un référendum sur la sortie de l'Union Européenne.

"Une supercherie" ?

Si du côté des responsables européens et des chefs d'Etat, on se réjouit de la nouvelle, les critiques pleuvent sur les réseaux sociaux, certains n'hésitant pas à qualifier ce prix Nobel de La Paix de "supercherie", "de bonne blague" ou encore de "manque total d'inspiration".

Mêmes réactions en Grèce, en Espagne ou encore en Italie : "L'Union européenne a gagné le prix Nobel de la Paix ? Pour l'unité ? Mais quelle unité ? Avec l'inégalité qui existe entre les pays de l'Union ?  Avec les pays qui du Nord méprisent ceux du Sud ?", déclare un quidam.

"Ils n'avaient probablement personne d'autre qui le méritait en ce moment et ils l'ont donné à l'Union européenne. Parfois, elle joue un rôle de médiateur dans des conflits internationaux. Mais je ne suis pas complètement d'accord avec ce choix", réagit un autre. 

Et un autre de conclure : "Que l'Union européenne ait le prix Nobel, ça ne me donne pas à manger".

Une "erreur tragique", selon Vaclav Klaus

Le président tchèque Vaclav Klaus, eurosceptique notoire, a qualifié vendredi d'"erreur tragique" l'attribution du prix Nobel de la paix à l'Union européenne (UE) et a affirmé avoir d'abord "cru à une plaisanterie".

"Dans un premier temps, j'ai vraiment cru qu'il s'agissait d'un canular ou d'une plaisanterie", a déclaré M. Klaus, cité par l'agence tchèque CTK.

"Même dans un rêve, je n'aurais pas imaginé que quelqu'un puisse y penser sérieusement", a-t-il poursuivi.

Le prix Nobel de la Paix a été attribué vendredi à l'UE qui a transformé un continent en guerre en un continent en paix, a annoncé le comité Nobel norvégien.

Pour M. Klaus, le prix Nobel devrait être plutôt attribué à une "personnalité (...) pour un acte unique".

"Attribuer (le prix Nobel) à une institution, et dans ce cas-là à une institution bureaucratique, c'est une distinction vide de sens", a estimé le chef de l'Etat tchèque.

Le second et dernier mandat de cinq ans de M. Klaus, 71 ans, prendra fin le 7 mars 2013. La République tchèque est membre de l'UE depuis mai 2004, sans être membre de la zone euro.

Pourquoi ce prix étonne ?

Frédéric Gersdorff, journaliste à la RTBF, habitué des questions européennes, a expliqué au journal télévisé de 13h que si ce prix étonne c'est parce que "l'Europe qui est primée aujourd'hui, c'est une Europe en pleine crise. L'image de l'Europe dans le monde aujourd'hui, c'est une Europe enlisée dans la crise de l'euro, dans des plans d'austérité avec des manifestations en Espagne ou en Grèce".

Alors pourquoi ce prix aujourd'hui ? "Pour réparer une erreur historique. L'Union européenne faisait partie des grands absents de la liste des lauréats du Nobel, comme Gandhi par exemple. Ce prix récompense donc les efforts du passé car personne ne niera l'importance de la construction européenne qui a participé à faire d'un continent de guerre un continent de paix. Mais de là à dire, aujourd'hui, en 2012, que l'Europe est acteur majeur sur la scène diplomatique mondiale. Il y a un pas", analyse le journaliste.

D'ailleurs, on ne sait toujours pas qui est l'Europe, a-t-il conclu, "on se demande d'ailleurs qui viendra cherche la médaille du prix Nobel à Oslo : les 27 chefs d'Etat ? Le président de la commission européenne ? Celui du parlement ? Ou bien encore Herman van Rompuy, le président du conseil ? On le voit la liste est longue et l'estrade risque d'être trop petite".

 

C. Biourge

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