Noam Chomsky: "Nous sommes en train de détruire la possibilité d’une vie humaine organisée"

Linguiste, historien, philosophe, professeur, militant politique… Noam Chomsky est considéré comme une figure intellectuelle majeure. Critique acerbe de l’impérialisme américain, ce penseur de gauche est le père de la linguistique générative. Âgé de 91 ans, celui qui se définit comme un anarchiste continue à commenter la politique américaine sans langue de bois.

Dans une interview, l’intellectuel engagé à gauche s’exprime sur sa vision actuelle du monde. Confronté aux textes d’Aldous Huxley "Le meilleur des mondes" et de Georges Orwell "1984" présentant des futurs fictionnels mais particulièrement inquiétants, ce fervent critique de Donald Trump n’hésite pas à affirmer que l’Amérique a créé une "dystopie globale".

Chomsky estime dès le départ qu’il y a "un amalgame de ces deux modèles totalitaires et dystopiques qui émergent". Mais quel est précisément ce modèle qu’il voit émerger ? Le linguiste propose une réponse détaillée basée sur le roman "Nous autres" de Yevgeny Zamyatin et sur "L’ère du capitalisme de surveillance" de Shoshana Zuboff, qui, selon lui, est le meilleur moyen de prédire et de décrire le système de techno-surveillance qui a déjà commencé à s’implanter aux États-Unis et ailleurs, où des sociétés telles que Google, Amazon et d’autres trouvent de nouvelles façons d’exercer un contrôle sur l’humanité grâce à la technologie.

Personnalisations des services vs Surveillance organisée

Les informations collectées pour vous proposer une publicité, par exemple pour un restaurant chinois alors que vous aimez la cuisine chinoise et que vous êtes en train de rouler dans une ville que vous ne connaissez pas ne sont pas uniquement utilisées pour vous faire des recommandations mais aussi "pour vous contrôler", explique le professeur du MIT. "Les compagnies d’assurances observent ce que vous faites (si vous avez une voiture connectée), et s’ils voient que vous brûlez un feu rouge, ils peuvent vous envoyer un message instantané indiquant 'vous feriez mieux d’être prudent, nous allons augmenter le montant de votre prime'. Ils pourraient même arriver au stade oµ ils seraient en mesure de verrouiller votre véhicule".

Pour Noam Chomsky, les dérives de ces modèles de techno-surveillance qui essaient de vous faire prendre certaines directions en vous formatant et "qui vous punissent en quelque sorte", sont déjà à l’œuvre à certains endroits dans le monde.

En Suède, par exemple, des implants high-tech sous-cutanés commencent à se répandre chez les travailleurs. "Si vous acceptez d’avoir une puce sous la peau, vous avez un accès gratuit à la machine à café et d’autres avantages. Mais la puce contrôle vos actions".

Chez Amazon, certains employés sont observés et contrôlés en temps réel pour rendre leur job plus efficace. "Ils ont des outils pour connaître exactement quel chemin est le plus rapide d’un point à l’autre. Vous devez vous en tenir au planning et si vous déviez de votre route pour saluer un collègue, vous recevez un avertissement", raconte le professeur.

D’autres métiers sont concernés comme les chauffeurs de camions dont les comportements peuvent être contrôlés en temps réel pour s’assurer qu’ils font leur travail de la façon la plus performante possible.

Modèle de techno-surveillance déjà appliqué en Chine

Les amateurs de la série Black Mirror, basée sur la mise en œuvre de technologie dystopique, auront noté que certains phénomènes actuels ont été prédits dans des épisodes. Notamment cet épisode où tous les citoyens sont notés en fonction de leurs comportements et ont tous une "note sociale", déterminante pour leur style de vie. Le modèle est testé depuis 2014 et se répand en Chine.

"Le type de modèle vers lequel la société évolue est déjà illustré dans une large mesure en Chine", indique Chomsky, "où ils ont des systèmes de surveillance très puissants et où vous obtenez ce qu’ils appellent un système de crédit social".

Les gens ne voient pas cette forme de surveillance comme une intrusion, ils la voient simplement comme si c’était la vie, comme le soleil se lève le matin

"Vous avez un certain nombre de points, et si vous traversez une route, enfreignez le code de la route, vous perdez des points", explique-t-il. "Si vous aidez une vieille dame à traverser la rue, vous gagnez des points. Très vite, tout cela s’intériorise, et votre vie est consacrée à vous assurer que vous respectez les règles établies. Cela va se développer énormément avec l’arrivée de ce que l’on appelle l’internet des choses (IoT). Cela signifie que chaque appareil autour de vous : votre réfrigérateur, votre brosse à dents, etc. recueille des informations sur ce que vous faites, prédit ce que vous allez faire ensuite, essaie de contrôler ce que vous allez faire, conseille ce que vous faites ensuite".

Et le plus alarmant dans le discours de Chomsky, c’est qu’il affirme que "Huxley avait en quelque sorte raison" en affirmant que "les gens ne voient pas [cette forme de surveillance] comme une intrusion ; ils la voient simplement comme si c’était la vie, comme le soleil se lève le matin". Pour l’homme de 91 ans, certains pensent aujourd’hui que la liberté, c’est de pouvoir décider de la paire de chaussures qu’on va pouvoir s’acheter.

Réchauffement climatique, extinction de l’Homme et critique de la politique de Trump

Au-delà de la technologie, le linguiste estime que le réchauffement climatique est une menace directe pour la survie de l’espèce humaine. "Si vous y pensez, nous sommes là depuis environ cent mille ans, nous sommes supposés être l’espèce la plus intelligente (mais) nous sommes actuellement en train de détruire la possibilité d’une vie humaine organisée".

Pour Noam Chomsky, la situation est due à "la coopération de ceux qui se décrivent comme les meilleurs et les plus brillants dans des mots Trumpiens. Je suis par exemple convaincu que le CEO d’ExxonMobil ou celui de JPMorgan Chase en savent autant sur le réchauffement climatique que nous. Et ils savent certainement que continuer à faire ce qu’ils font en maximisant l’utilisation de combustibles fossiles, et en continuant à investir dans le développement de ces combustibles fossiles... ils savent certainement que cela va détruire les possibilités d’une vie humaine organisée".

De son côté, "Trump ne pense à personne si ce n’est à lui, je pense qu’il n’y a pas une autre idée dans sa tête", ajoute le socialiste libertaire. "Il maintient son électorat principal heureux, les riches et les puissants et fait en sorte de contrôler les autres". Et pour Chomsky, le président américain y arrive en disant qu’il faut maximiser l’utilisation des énergies combustibles, en utilisant plus de charbon, plus d’énergie, etc.

Nous allons passer par-dessus la falaise de toute façon alors pourquoi ne pas s’amuser ?

Les États-Unis sont même devenus des producteurs intensifs de pétrole et le président s’en réjouit : "Mais sait-il ce qu’il va se passer après ? Je pense que même lui le sait. Il sait, par exemple, que la montée du niveau des eaux est dangereuse. Il a même demandé au gouvernement irlandais de pouvoir construire une digue pour pouvoir protéger son terrain de golf".

L’administration Trump a même produit "un rapport exceptionnel de 700 pages indiquant qu'il prédisait que d’ici la fin du siècle, la température grimperait de 7 degrés Fahrenheitit (3,88 degrés Celsius) ce qui est décrit comme cataclysmique par les scientifiques et équivalant à deux fois l’augmentation de température que la vie humaine organisée pourrait supporter".

La conclusion de Trump s’en dégage facilement selon l’anarchiste : "Nous ne devrions plus mettre de contrôles sur les émissions des voitures et des camions. Pourquoi ? C’est simple. Nous allons passer par-dessus la falaise de toute façon alors pourquoi ne pas s’amuser ?".

Menaces d’une guerre nucléaire

Mais le réchauffement climatique n’est pas la seule menace majeure évoquée par celui qui a écrit des dizaines de livres.

L’autre risque majeur, c’est celui d’une guerre nucléaire. Et ce risque grandit "fortement" selon le penseur notamment à cause de l’arrêt du traité de désarmement nucléaire "qui nous a gardés en vie jusqu’ici. Si on regarde l’histoire des armes nucléaires, c’est une sorte de miracle qu’on ait survécu à ça".

Nous sommes maintenant libres de créer de plus en plus d’armes de destruction massive et les États-Unis feraient en sorte que les autres puissent en produire aussi pour faire tourner le business des armes, indique Chomsky.

Pour lui : "Il n’y a jamais eu un moment aussi fort dans l’histoire de l’Homme où on a eu à prendre la décision : est-ce que l’espèce va survivre sous une quelconque forme reconnaissable ? Et les autres espèces aussi puisque maintenant on détruit les autres espèces à un rythme qui n’a jamais été observé avant."

Diatribe anti-Trump et comparaison avec Hitler

En guise de conclusion, le nonagénaire explique que "nous revenons à une période qui remonte à des centaines de millions d’années où le niveau des mers était plus élevé de 7 à 9 mètres". Seule une action des États-Unis, qui prendrait le leadership pour maximiser les efforts et inciter les autres pays du monde à "au moins faire quelque chose", pourrait éviter une catastrophe.

Mais il estime que quatre années supplémentaires de Donald Trump à la maison blanche serait un désastre pour la planète. Le président conservateur reste dans sa ligne de mire à tel point que dans une autre interview accordée à Truthout, Chomsky estime même qu'il pourrait y avoir un débat pour savoir si Donald Trump est le criminel le plus dangereux de l'histoire de l'humanité. Son avis personnel est d’ailleurs clair sur la question : Trump dépasse Hitler pour ce titre.

Il justifie : "Hitler a peut-être été le principal candidat à ce titre. Son objectif était de débarrasser le monde allemand des kuifs, des roms, des homosexuels et autres "déviants", ainsi que des dizaines de millions d'"Untermenschen". Mais Hitler ne s'est pas consacré avec ferveur à la destruction des perspectives de vie humaine organisée sur Terre dans un avenir proche (avec des millions d'autres espèces)".

Et d'insister sur la politique de Trump en matière de réchauffement climatique : "Est-ce une exagération sauvage et ridicule ? Ou la vérité toute simple et apparente ? Il n'est pas difficile de trouver la réponse. Nous en avons souvent discuté auparavant. Il n'est pas nécessaire de revoir ce qui se passe sous la surveillance de Trump, alors qu'il consacre tous ses efforts à accélérer la course à la catastrophe, suivi par des lumières de moindre importance comme le Brésilien Jair Bolsonaro et l'Australien Scott Morrison".

Pour le philosophe, la liste des crimes de Trump est "immense". "Chaque jour apporte de nouveaux signes avant-coureurs. Nous venons d'apprendre, par exemple, que le gigantesque glacier de Thwaites, dans l'ouest de l'Antarctique, a fondu à cause de la chaleur de l'eau. Le Washington Post décrit cela comme "une découverte troublante qui pourrait accélérer sa fonte dans une région qui pourrait éventuellement déclencher une élévation du niveau de la mer de plus de 3 mètres", ajoutant : "Les scientifiques savaient déjà que le glacier Thwaites perdait des quantités massives de glace - plus de 600 milliards de tonnes au cours des dernières décennies, et plus récemment jusqu'à 50 milliards de tonnes par an". C'est maintenant confirmé, comme on le soupçonnait, que "cela se produit à cause d'une couche d'eau océanique relativement plus chaude, qui entoure l'Antarctique sous la couche superficielle plus froide, qui s'est rapprochée du rivage et a commencé à attaquer les glaciers eux-mêmes, affectant l'Antarctique occidental en particulier". Le scientifique en chef impliqué dans l'étude avertit que cela pourrait signaler "un recul imparable qui a d'énormes implications sur l'élévation du niveau de la mer à l'échelle mondiale".

Pour lui la cause de ces phénomènes "n'est pas un secret". "Ce n'est que l'un des points de basculement irréversible qui pourrat être atteints si "l'Élu", comme il se décrit modestement, se voit accorder quatre années supplémentaires pour mener à bien son projet de destruction mondiale".

Si le tableau dépeint par l’inventeur de la linguistique générative consacre une vision d'un monde effrayant et des perspectives inquiéteantes pour l'avenir de l'Homme, on ne peut en tout cas pas enlever qu'à 91 ans, Noam Chomsky garde le sens de la formule et de la punchline. 

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK