Nina Bachkatov: "Le gouvernement ukrainien est composé d'amateurs"

Nina Bachkatov: "Le gouvernement ukrainien est composé d'amateurs"
Nina Bachkatov: "Le gouvernement ukrainien est composé d'amateurs" - © Tous droits réservés

Nina Bachkatov, politologue et spécialiste de la Russie, était au micro d'Eddy Caekelberghs pour Matin première. Son analyse de la crise ukrainienne tranche avec le discours dominant. Sans ménager la Russie, elle pointe les "amateurs" au pouvoir à Kiev...

Peu à peu, les regards se sont tournés de Kiev vers Moscou au cours des dernières semaines. Serait-on dès lors passé d'une crise "ukrainienne" à une crise "russe" ? Nina Bachkatov ne le croit pas: "La crise est de plus en plus ukrainienne, et parce que les Ukrainiens ne s'en sortent pas, c'est toujours plus facile de désigner un adversaire extérieur". Mais, concède-t-elle, "la Russie n'est pas du tout ce qu'elle aurait du être, c'est à dire une part de la solution".

Selon elle, donc, le problème reste essentiellement ukrainien. "Actuellement, les développements que l'on voit à l'est, c'est quand même un choix du gouvernement qui doit décider s'il va coopter les gens avec lesquels il n'est pas d'accord ou au contraire aller vers l'épreuve de force". La Russie, dans ce contexte, n'est pour elle qu'un "facteur aggravant". "Et je trouve que les Européens sont très mal embarqués de supporter n'importe quoi qui vient de Kiev, parce que cela renforce cette idée que les Ukrainiens trainent depuis l'indépendance qui est que si on ne s'en sort pas, c'est à cause de la Russie."

Peu complaisante avec la constellation issue de Maidan, elle poursuit: "Les gens sont pro-européens parce qu'au départ c'était une façon de s'opposer à un président qui avait refusé de signer les accords avec l'Europe". Cela a été, dit-elle, un point de ralliement dont on a fait pratiquement une quasi-candidature à l'élargissement. Il faut donc sortir, selon elle, de l'opposition un peu simpliste "pro-européens / pro-russes", "car cela cache le vrai problème".

Vide politique

Aujourd'hui, avec les menaces agitées par Moscou de couper le robinet du gaz, et les appels du pied aux Européens pour qu'ils prennent financièrement en charge les dettes de leur nouvel allié, laissent apercevoir que le problème est avant tout financier. Nina Bachkatov ne ménage pas les dirigeants ukrainiens qui ont, selon elle, trainé les pieds pour réaliser des réformes tout en se satisfaisant de bénéficier des aides de la Russie. Même Christine Lagarde a déclaré que sans les aides russes, l'Ukraine ne s'en serait pas sortie, souligne-t-elle.

Du point de vue de l'Europe, cette crise révèle "un vide de politique étrangère dans l'Union européenne". "C'est assez extraordinaire, nous sommes maintenant dans une campagne électorale pour les élections européennes et il y a un thème que je vois nulle part qui est 'qu'est-ce que nous voulons faire de l'Europe' ", regrette Nina Bachkatov. "L'Europe agite des menaces, exclut de ceci, exclut de cela en oubliant que cela coupe aussi les ponts de dialogue que nous avions établi très difficilement pendant une bonne vingtaine d'années; et en même temps, on sous-traite à l'OTAN toute la question de sécurité (...). Donc, on a l'impression que les Européens sont en train de laisser échapper le contrôle de leur propre continent qui se décide ailleurs que ce qu'on aurait souhaité", dénonce-t-elle. Finalement, notre sécurité et notre approvisionnement énergétique sont discutés entre Washington et Moscou: "On se retrouve otages d'une vision politique qui n'est pas celle du continent européen", regrette-elle.

Qui est Poutine ?

"Ca il n'y a personne qui le sait sauf Poutine, et encore je ne suis pas certaine que lui-même en se regardant dans la glace est convaincu de qui il est", glisse Nina Bachkatov. Toutefois, dit-elle, "il y a quand même quelque-chose d'intéressant dans son évolution : je ne crois pas à cet espèce d'atavisme d'ancien colonel du KGB -c'est un peu dépassé ce genre de chose- par contre j'ai été frappée sur place par cet espèce d'euphorie romantique qui chez un dirigeant me parait toujours extrêmement dangereuse, parce qu'on a toujours ce risque de ne pas savoir où l'on s'arrête."

Mais dit-elle, s'il a fait montre d'un "talent extraordinaire de joueur d'échecs en Crimée -il a pu saisir vraiment la balle au bond- il montre ses limites en tant que chef d'Etat", car la manière dont il se comporte vis-à-vis de l'Ukraine braque tellement de gens qu'on risque de se retrouver avec l'effet inverse du but recherché.

L'inquiétude aujourd'hui se matérialise dans les expressions indépendantistes dans l'est de l'Ukraine, avec des sentiments pro-russes qui s'expriment. Le démembrement de l'Ukraine est-il inévitable ? "Personne à l'est de l'Ukraine ne veut démanteler l'Ukraine, et si vous regardez, ce que proclament même les plus extrémistes, c'est une république autonome de Donetsk...". Mais Nina Bachkatov n'est pas pour autant rassurée : le risque d'une guerre civile existe selon elle : "Le gouvernement ukrainien actuel, qui est quand même composé d'amateurs il faut bien le dire, a cette brillante idée de dire qu'ils vont envoyer la nouvelle garde nationale, qui a quand même incorporé des éléments hautement suspects et certainement pas en faveur de l'Ukraine de l'est pour arrêter les 'terroristes' et les 'séparatistes'". Elle y voit les signes d'une escalade et pense que l'Europe devrait calmer les ardeurs de Kiev.

T.N.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK