Nicosie et Belfast : non, tous les murs n'ont pas disparu en Europe !

L'un des murs entre les quartiers catholiques et protestants de Belfast
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L'un des murs entre les quartiers catholiques et protestants de Belfast - © PAUL FAITH - AFP

Peu connus, rarement évoqués dans les médias, ils sont incontestablement moins réputés que ne l’était le mur de Berlin. Mais alors que l’on célèbre le trentième anniversaire de la chute de ce que l’on a notamment appelé le mur de la honte, il existe encore et toujours en Europe deux villes – deux capitales – elles aussi traversées par un mur : Nicosie et Belfast.

A Belfast, capitale de l’Irlande du Nord, la dénomination se veut positive : il est question de "murs de la paix", "Peace Walls" en anglais. En réalité, il ne s’agit pas non plus d’un seul et même mur : les formes sont multiples et variées, cela va du mur traditionnel en briques aux clôtures métalliques en passant par des routes bloquées permettant malgré tout un passage pour les piétons sans oublier les murs de briques surmontés de hauts grillages, dont l’objectif est de protéger les habitations d’éventuels projectiles. C’est le cas entre les quartiers de Shankill et de Falls, l’une des portions les plus fréquemment visitées par les touristes – c’est en effet devenu une "attraction" qui se visite plutôt en car ou en taxi qu’à pied – où l’on comprend vite que la hauteur actuelle du mur a été atteinte en plusieurs étapes, avec d’abord un mur en béton d’environ trois mètres, sur lequel a été ajoutée une partie en métal, avant que de nouveaux grillages complètent ce qui constitue aujourd’hui une séparation de plus d’une dizaine de mètres de haut.

A Belfast, certains murs ont été construits après l’an 2000

Grâce au Belfast Interfast Project qui œuvre pour le rapprochement des communautés, il est possible d’en apprendre beaucoup sur ce qui sépare catholiques et protestants depuis le début des années’60 et la période de "Troubles", appellation officielle du conflit nord-irlandais. On constate par exemple que sur les 99 murs répertoriés et toujours en place à Belfast, 7 ont été construits après l’an 2000, autrement dit après les accords de paix dits du Vendredi Saint ("Good Friday Agreement") signés en avril 1998. Précision importante, ces murs et barrières n’empêchent pas de façon hermétique le passage entre les quartiers catholiques et protestants. En journée, ce passage est possible et totalement libre, sans aucun contrôle, à différents endroits. Mais plusieurs axes routiers sont malgré tout fermés par une barrière chaque jour à 18h30.

Aujourd’hui, la situation en Irlande du Nord est apaisée. Mais elle reste potentiellement explosive, notamment à cause du Brexit et des incertitudes qu’il engendre, par exemple au niveau d’un éventuel retour d’une frontière physique avec la République d’Irlande. Rencontré il y a quelques semaines à Dublin, un authentique expert de la question affirmait n’avoir aucun doute quant à la résurgence de violences en cas de retour d’une frontière physique et de contrôles d’identité. "La seule inconnue, précisait-il, c’est l’ampleur de ces violences".

Nicosie, symbole de l’équation impossible

A l’autre bout de l’Europe sur un axe qui passerait par Bruxelles, Munich, Zagreb et Izmir (en Turquie), Nicosie est un incroyable exemple de casse-tête diplomatique. Officiellement, il n’existe sur cette île proche des côtes turques, syriennes et libanaises, qu’un seul pays : la République de Chypre, membre de l’ONU et, depuis 2004, de l’Union européenne. Mais dans les faits, le Nord de l’île, qui s’appelle depuis 1983 la République turque de Chypre Nord et qui n’est officiellement reconnu que par la Turquie, est bel et bien un "autre pays". Dans la mesure où personne ne veut reconnaître officiellement la réalité, la séparation entre les deux "parties" ne peut pas s’appeler une "frontière". On parle donc de "ligne verte", une zone démilitarisée contrôlée par l’ONU – Nicosie est la seule capitale au monde dans ce cas.

"Nicosie, dernière capitale divisée", indique un panneau installé sur le mur du bâtiment ocre au niveau duquel s’organise le passage entre le Sud et le Nord, au milieu de la très commerçante rue Ledra, là où ont été érigées les premières "barrières" au début des années 1960, soit bien avant l’invasion de la partie nord par l’armée turque en 1974, en réaction à un coup d’État de Chypriotes-grecs qui voulaient unifier l’île à la Grèce. Régulièrement, des tentatives de réconciliation/réunification sont entreprises, encouragées et accompagnées par l’ONU. En 2002, Kofi Annan, alors Secrétaire-général, avait élaboré un plan de réunification, qui comprenait notamment un président et un vice-président de chaque communauté alternant tous les 20 mois pendant 5 ans ainsi qu’une Cour suprême, un nouveau drapeau et nouvel hymne. Soumis deux ans plus tard à la population de toute l’île par référendum, ce plan avait été accueilli favorablement (64,9%) au Nord, mais il a été massivement rejeté (75,8%) par le Sud, qui considérait que les Turcs obtenaient trop d’importance au sein des nouvelles institutions.

Cela n’a pas empêché Chypre d’intégrer l’Union européenne quelques semaines plus tard, avec un contexte pour le moins bizarre puisque Chypre dans sa totalité est membre de l’UE alors qu’en réalité, seule la partie sud bénéficie de l’adhésion. D’autres négociations ont été menées, notamment en 2017 et cette année encore, à la fin de l’été. Mais à chaque fois, les questions cruciales telles que le partage du pouvoir et de la sécurité font les échouer. A cela s’ajoute le problème religieux entre les musulmans du Nord et les chrétiens orthodoxes du Sud. Très peu osent soulever ce problème publiquement, ce qui ne l’empêche pas d’exister. Les murs souvent bricolés qui coupent Nicosie en deux ne sont donc pas près de disparaître.

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