Nicolas Maduro entame un deuxième mandat: des années de crise et un avenir sombre pour le Venezuela

Un portrait de Nicolas Maduro présenté par ses supporters
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Un portrait de Nicolas Maduro présenté par ses supporters - © YURI CORTEZ - AFP

"Dans le cas d’un scénario, comme le veut la constitution, débouchant sur de nouvelles élections présidentielles, je vous demande de choisir Nicolas Maduro comme président de la République bolivarienne du Venezuela." 

C’était en décembre 2012, Hugo Chávez, président du Venezuela, se savait condamné. L’homme, atteint d’un cancer, apparaissait alors à la télévision pour appeler la population à élire son dauphin: Nicolas Maduro. Chávez multipliait d'ailleurs depuis quelques semaines les apparitions médiatiques aux côtés de son successeur tout désigné. 

Maduro est élu en 2013 à une courte majorité

Épaisse moustache, carrure impressionnante, Nicolas Maduro est facilement reconnaissable. Cet ancien chauffeur de bus et syndicaliste dans les transports publics de Caracas arrive en politique à la suite de son implication syndicale. En 2006, il est nommé ministre des Affaires étrangères.

Maduro est un très proche d'Hugo Chávez, un homme du premier cercle. Malgré tout, lors des élections d’octobre 2013, Nicolas Maduro est élu mais avec 50,66 % des voix, contre 49,07 % à Henrique Capriles, alors leader de l’opposition et gouverneur de l’Etat de Miranda. Une victoire directement contestée par l’opposition qui évoque alors "des milliers" d’incidents qui auraient entachés le processus électoral.

Frédéric Louault, professeur de sciences politiques à l’ULB et membre de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) analyse cette arrivée au pouvoir en 2013. Regardez la vidéo ci-dessous. 

Un bilan "catastrophique" depuis 6 ans

Selon Frédéric Louault, le bilan des "années Maduro" est "catastrophique pour le Venezuela" même s'"il est très difficile d'avoir des données précises car le gouvernement est peu transparent".

Mais le professeur de sciences politiques de l'ULB pointe plusieurs éléments qui mettent en évidence une dégradation importante de la situation économique et sociale au Venezuela ces dernières années, sous le règne de Nicolas Maduro. Il évoque notamment "la chute du PIB, l'inflation incontrôlable, la militarisation du régime, le niveau de violence ou encore la corruption".

Il y a, en plus, en toile de fond, un contexte de "polarisation de la société de plus en plus importante, entre les pro-maduro qui sont les héritiers des bénéficiaires des programmes mis en place par Hugo Chávez, et les anti-maduro qui sont réunis dans une opposition elle-même très fragmentée".

L'analyse complète de Frédéric Louault:

Un pays trop dépendant du pétrole

Un autre élément qui explique aussi la crise que connait actuellement le Venezuela, c'est la forte dépendance du pays au pétrole. Selon l’agence économique Bloomberg, en 2018, le Venezuela a exporté une moyenne de 1 millions 245 milles barils de pétrole par jour, soit le niveau le plus bas depuis presque 30 ans.

Un paradoxe pour ce pays qui possède une des plus importantes réserves d’hydrocarbures au monde (avec l’Arabie saoudite). C’est surtout synonyme de drame pour la population car le pétrole, c’est plus de 95% du total des exportations du Venezuela.

En clair, plus les revenus du pétrole baissent, moins le Venezuela a les moyens d'investir dans ses infrastructures pétrolières, plus les exportations baissent et plus le pays semble s’enfoncer dans la crise… un cercle vicieux qui dure depuis plusieurs années.  

Au moins 2,3 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays sous Maduro

Selon les Nations Unies, au moins 2,3 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis 2015. Un exode contesté par le Président Maduro qui parle de "fake news".

Un exode qui n'étonne pas Laurent Labrique. Il est belge. Il habite au Venezuela depuis plus de 20 ans. Il travaille en tant qu’analyste dans le milieu diplomatique. Il se considère comme un privilégié car son salaire est versé en dollars et son statut lui permet de voyager librement.

En Belgique pour quelques jours, nous l'avons rencontré. Selon lui, la situation sur place a empiré durant le premier mandat de Nicolas Maduro, à tel point que beaucoup de ses amis vénézuéliens ont aussi pris le chemin de l’exil. 

"La vie devient plus difficile, les gens ont faim"

"Quand vous avez un salaire qui ne dépasse pas les 10 dollars américains (8, 70 euros) par mois, vous voyez votre futur disparaître explique Laurent Labrique. Les gens vont voir ailleurs car ils ont faim au Venezuela. La vie devient plus difficile.

Ecoutez le témoignage de Laurent Labrique:

Lui-même affirme qu’il doit recourir à la débrouille pour acheter des produits de première nécessité. 

"On a le sentiment de vivre dans une économie de guerre"

"Chaque fois que j’ai l’occasion de voyager, je viens avec une valise pratiquement vide et quand je rentre, je prends deux valises complètement remplies", explique Laurent Labrique.

"Je paie même des suppléments de bagages et cela me permet de pouvoir me nourrir pendant deux à trois mois. Je ramène même du dentifrice et du papier toilette. Des produits difficiles à trouver ou qui sont beaucoup plus chers qu’en Belgique. On a un peu le sentiment de vivre dans une économie de guerre même si ce n’est pas la guerre."

Les élections de mai 2018 ont été contestées 

C'est dans ce contexte de crise profonde que se déroulent les élections présidentielles en mai 2018. Nicolas Maduro l'emporte avec  67,7% des voix contre 21,2% pour son principal adversaire Henri Falcon.

Mais ce scrutin a été boycotté par les principaux partis d’opposition et surtout, il n'a pas beaucoup motivé les Vénézuéliens. Selon les chiffres officiels du gouvernement, le taux d'abstention a atteint 52%, soit le plus haut de l’ère démocratique vénézuélienne, qui a débuté en 1958. A titre de comparaison, près de 80 % des électeurs s'étaient déplacés aux urnes lors des élections présidentielles de 2013. 

L'élection a été directement contestée par l'opposition et par une partie importante de la communauté internationale.

L'analyse de Frédéric Louault en vidéo: 

"Le contrôle social est une pièce maîtresse" 

Selon Laurent Labrique, sur fond de crise, le contrôle social s'est aussi accentué au Venezuela. Les autorités du Venezuela utilisent un "carnet de la patrie" pour distiller l'aide sociale. Ce document, qui se présente sous forme d'une carte munie d'un code QR,  permet à la population d'avoir accès notamment à un certain nombre de denrées alimentaires.

Selon l'AFP, pendant la période des élections, au mois de mai 2018, les électeurs étaient invités à se présenter dans des tentes situées parfois à quelques dizaines de mètres des bureaux de vote. Le "carnet de la patrie" n'était pas exigé pour voter mais les électeurs, lors de leur inscription dans ces tentes, présentaient leur code QR à des militants du PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela), parti du président Maduro. L'AFP précise que ce QR contient, outre la photo du titulaire, ses informations personnelles: nom, prénom, numéro de carte d'identité, lieu de résidence, s'il milite ou non et les programmes sociaux dont il bénéficie.

"Le contrôle social est une pièce maîtresse du régime Maduro. Avec ce carnet de la patrie, les gens se sentaient sous pression pour aller voter en faveur du gouvernement" explique Laurent Labrique.

Regardez l'intégralité de l'interview:

Pas de serment devant le parlement

Nicolas Maduro ne veut pas prêter serment devant le parlement, la seule institution où l'opposition est majoritaire. Il le fera devant le Tribunal suprême électoral. Il faut dire que ce deuxième mandat est contesté par l'opposition, mais aussi par une partie importante de la communauté internationale.

Cette semaine encore, l'Union européenne a une nouvelle fois appelé à la tenue d'élections "libres" au Venezuela.

Nicolas Maduro, jusqu'en 2025 ? 

Pour Frédéric Louault, il est difficile de croire que Nicolas Maduro quittera le pouvoir à court terme. "Nous restons très pessimistes parce que Nicolas Maduro s'accroche au pouvoir. Malgré la situation catastrophique du Venezuela, il parvient à isoler l'opposition et il cherche à rebondir sur son érosion politique en jouant sur des influences extérieures pour retrouver de la légitimité en interne. Il dit par exemple que les problèmes du Venezuela sont liés à des tentatives d'ingérences extérieures, des tentatives de déstabilisation, des embargos, des sanctions venant des Etats-Unis ou encore des tentatives de coups d'Etat qui seraient organisées avec l'aide du gouvernement colombien.

"En résumé, dès qu'il y a des mauvaises nouvelles économiques ou politiques, Nicolas Maduro explique à la population que ce n'est pas le gouvernement qui est responsable, mais que c'est l'effet d'une articulation de forces étrangères qui cherchent à rompre avec le socialisme et à renverser la révolution bolivarienne au premier rang desquels on retrouve les Etats-Unis et la Colombie mais aussi tout l'axe qu'on appelle le groupe de Lima. Ce groupe est composé de pays qui mettent la pression sur le régime de Nicolas Maduro pour essayer de le forcer  quitter le pouvoir". 

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