Neuf Etats possèdent la bombe nucléaire, sommes-nous plus en danger qu'au temps de la guerre froide?

Lancement d'une fusée à usage nucléaire depuis un site nord coréen en juillet 2017
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Lancement d'une fusée à usage nucléaire depuis un site nord coréen en juillet 2017 - © Tous droits réservés

Quels sont les Etats qui possèdent "la Bombe", le risque nucléaire est-il canalisé. L’Iran et la Corée du Nord présentent-ils un risque imminent? Et la désescalade nucléaire est-elle réalité ou vue de l’esprit? La version 2018 du Sipri Hearbook aborde -notamment- la délicate question de l’armement nucléaire.

Centre de recherche de référence internationale, le Sipri est spécialisé dans la recherche sur les conflits et les armements. Ses conclusions ne sont pas encourageantes : 

La sécurité mondiale détériorée

Le premier constat de l‘étude résonne comme une évidence: en 10 ans, la sécurité mondiale s’est fortement altérée. Non seulement les dépenses militaires mondiales se sont "stabilisées à un niveau élevé", mais les transferts d’armes majeures ont augmenté. Et parmi l’ensemble des dépenses militaires, c’est la situation des forces nucléaires qui inquiète les auteurs du rapport, tout comme la lenteur du désarmement nucléaire, le contrôle de ces armes et leur non-prolifération.

Le simple tableau des forces nucléaires en 2017 fait déjà frémir:

Forces nucléaires mondiales (2017)

       
  Ogives déployées Autres ogives  Total du Stock
États-Unis 1 750 4 700 6 450
Russie 1 600 5 250 6 850

Royaume-Uni

120 95 215
France  280 20 300
Chine 280 280
Inde

 –

130–140 130–140
Pakistan  140–150 140–150
Israël  80 80
Corée du Nord  (10–20) (10–20)
Total 3 750 10 715 14 465

 

En 2018, le nombre de têtes nucléaires déployées a diminué, mais ce processus de réduction est menacé, s’inquiète l’étude SIPRI.

Le bilan de la non-prolifération nucléaire est entaché par l’arrivée de la Corée du Nord dans le club restreint des États dotés d’armes nucléaires. Le programme  nucléaire (non militaire) convenu entre les leaders mondiaux et l’Iran en 2015 avait au contraire calmé le jeu, mais le revirement de la politique américaine avec l’arrivée du président Trump risque de tout remettre en cause.

Les forces en présence

Au début de l’année 2018, neuf Etats disposaient de l’arme atomique. Les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France, la Chine, l’Inde, le Pakistan, Israël et, plus récemment, la Corée du Nord. Ensemble, ils possèdent 14.465 armes nucléaires. Le plus important est que 3750 ont été déployées avec des forces opérationnelles. Et près de 2000 d’entre elles sont maintenues "en état d’alerte opérationnelle élevée." Ce qui signifie clairement, explique Yannick Quéau chercheur au grip, "que 2000 armes nucléaires peuvent être tirées en quelques seconde. C’est précisément le rôle des sous-marins nucléaires et des bombardiers".

Moins d’ogives, mais plus modernes

La situation est-elle, pour autant, pire qu’avant? Non, selon le rapport 2018 du Sipri, les stocks d’ogives nucléaires continuent de diminuer. Principalement "grâce" aux États-Unis et à la Russie, qui représentent à eux seuls 92% du stock mondial. Les deux puissances réduisent lentement leur arsenal nucléaire dans cadre du traité START, signé en 2010. La France occupe la troisième place avec 300 têtes nucléaires, le Royaume-Uni avec 200 et la Chine avec moins de 200.

Mais cette réduction va de pair avec la modernisation des ogives, des systèmes de lancement de missiles et des installations de production d’armes nucléaires. Et ça, ce n'est pas une bonne nouvelle.

Les États-Unis et à la Russie représentent à eux seuls 92% de l’armement nucléaire mondial

Au regard des deux puissances mondiales, les arsenaux des autres États dotés de l’arme nucléaire sont beaucoup plus restreints. Mais la Chine, l’Inde, la Corée du Nord et le Pakistan sont soupçonnés d’accroître leurs arsenaux nucléaires.

Et la Corée du Nord?

Comme le répète son président Kim Jong-un, la Corée du Nord considère son programme nucléaire militaire comme un élément de défense contre une éventuelle agression extérieure.

Les six essais d’explosion nucléaire réalisés par la Corée du Nord (jusqu’en 2017) ont fait l’actualité jusqu’en 2017.  En comptant ces 6 essais coréens, le total des explosions nucléaires enregistrées dans le monde depuis 1945 est passé à 2058.

Une transparence insuffisante

Mais tous ces chiffres fournis par les Etats sont-ils fiables? Le rapport du SIPRI remarque que la disponibilité des données varie fortement d’un pays à l’autre. États-Unis, Royaume-Uni et France seraient les "moins mauvais" élèves de la classe, alors qu’à l’inverse, la Russie refuse de divulguer la répartition détaillée de ses forces. Seuls les Etats-Unis ont accès aux données russes dans le cadre du traité "New START".

Dans le fond de la classe, l’Inde et le Pakistan se limitent à déclarer certains de leurs essais de missiles, sans fournir d’information sur l’état ou la taille de leurs arsenaux. Israël a pour politique de ne pas commenter son arsenal nucléaire. Le pays n’a d’ailleurs jamais reconnu officiellement détenir la bombe. Et mises à part quelques vidéos à usage médiatique, la Corée du Nord ne fournit aucune information. Mais comme l’explique  Yannick Quéau, "il n’existe aucune obligation légale imposant aux pays de fournir ces informations."  

Uranium hautement enrichi 1.340 tonnes
Plutonium séparé  
Stocks militaires 230 tonnes
Stocks civils 290 tonnes

 

Stocks mondiaux de matières fissiles

Uranium hautement enrichi (UHE) et plutonium séparé sont des matières fissiles qui alimentent les bombes. Selon le SIPRI, la Chine, la France, la Russie, le Royaume- Uni et les États-Unis ont produit les deux matériaux à des fins d’armement nucléaire. L’Inde et Israël ont principalement produit du plutonium, et le Pakistan se focalise sur l’UHE. Mais surtout, Tous les États dotés d’une industrie nucléaire civile sont capables de produire des matières fissiles. Ce qui avait suscité la crainte des grandes puissances à l’égard de l’Iran.

Et s’il n’y a pas de réel marché noir des armes nucléaires (il y en a peut-être eu lors de la chute de l’URSS), Yannick Quéau estime que produire les éléments nécessaires à la fabrication d’une arme nucléaire "est long et laborieux, mais pas impossible... C'est une technologie qui date de 70 ans."

Désarmement nucléaire, le nouvel élan

L’année a été marquée par l’ouverture à la signature du Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN). C’est le premier accord international juridiquement contraignant en vue de l’élimination des armes nucléaires. Ces mesures traduisent la frustration de nombreux États non nucléaires face au manque de sérieux avec lequel les États dotés d’armes nucléaires respectent leur obligation en matière de désarmement prévu par le traité  (TNP) de 1968.

Une nouvelle course économique

Pour Yannick Quéau (GRID)  ce manque de sérieux vient d’un nouveau processus de modernisation des armes nucléaires. "Il existe des projets ambitieux aux USA. Tellement ambitieux qu’ils vont poser des problèmes budgétaires importants. Dès lors, tous les autres pays veulent rester dans la course. C’est vrai pour la France et le Royaume-Uni, mais cela va leur coûter cher. La Chine pourra suivre, mais pour la Russie, ce n’est presque pas tenable".

Contrôle des armes russes et américaines: tout s’arrête en 2021?

La Russie et les États-Unis s’accusent mutuellement de violer le Traité de 1987 sur l’élimination des missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée.

Le Traité de 2010 sur les mesures visant à réduire et à limiter davantage les armements stratégiques offensifs expire, lui,  en février 2021. Les traités sont-ils tous à l’arrêt? Pour le chercheur du GRIP, l’accord New Start sera sans doute reconduit, mais avec la difficulté de devoir gérer la modernisation des armes nucléaires.

Au temps de la guerre froide, c’était mieux ?

Le risque risque nucléaire est-il plus important aujourd’hui que durant la guerre froide? Yannick Quéau ne le pense pas. Mais la disparition des deux blocs (Est-Ouest) a compliqué le jeu géopolitique: "L’arme nucléaire est un droit de faire la guerre à l’extérieur (ndlr: sans crainte d’affrontement avec un détenteur de la bombe atomique), Mais dans le cas syriens, 5 puissances nucléaires sont impliquées, avec des objectifs différents. Cela augmente évidemment les risques."

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