Neuf ans après le drame d'Utoya : "Breivik a montré qu'il y avait quelque chose d'européen dans le terrorisme d'ultra-droite"

C’était il y a neuf ans, en Norvège. Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik tuait de sang-froid 77 personnes. D’abord 8 victimes à Oslo dans un attentat à la bombe commis à proximité du siège du gouvernement de centre gauche. Et ensuite 69 militants tués à bout-portant, en plus des 151 blessés, sur l’Ile d'Utoya où se tenait un meeting qui rassemblait des centaines de jeunes travaillistes.

A l'issue d'un procès en 2012 où il multiplie les provocations, Anders Behring Breivik est condamné à la peine maximale en Norvège, soit 21 ans de prison prolongeables.

Depuis, Anders Behring Breivik a-t-il eu une influence dans les milieux ultra-radicaux de droite ?

En août dernier, toujours en Norvège, Philip Manshaus a tiré dans une mosquée près d'Oslo, "dans le but de tuer le plus grand nombre possible de musulmans" selon l'accusation, sans faire de blessés graves, après avoir abattu par racisme sa demi-sœur d'origine asiatique.

Et puis on pense évidemment aux attentats commis par Brenton Tarrant l’an dernier, contre deux mosquées de la ville de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, faisant 52 morts et 48 blessés. L'attaque de la mosquée de Bayonne aussi, commis par Claude Sinké, faisant deux blessés…

Analyse avec Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès à Paris.

G.K. Neuf ans après cette tuerie de masse, quelles traces a laissé ce geste extrémiste en Norvège et plus généralement en Europe ?

J-Y.C. Le geste de Breivik a permis de se rende compte en Europe que le terrorisme d’ultra-droite n’était pas uniquement réservé aux Etats-Unis. On vivait jusqu’ici avec cette idée que les suprémacistes blancs étaient actifs principalement aux Etats-Unis. Là où ils ont commis en 1995, l’attentat le plus meurtrier de l’histoire du pays, en tuant 158 personnes et en blessant quelques centaines d’autres, dans un bâtiment fédéral d’Oklahoma-City. L’auteur et son complice ont été retrouvés puis condamnés à la peine capitale. On était persuadé que ce type d’actions ne déborderait pas le cadre américain. Breivik a montré qu’il y avait, au contraire, quelque chose de proprement européen dans le terrorisme d’ultra-droite.

Ce qui a été important avec l’acte de Breivik, c’est que jusque-là on considérait aussi que l’Europe n’avait qu’un ennemi : le terrorisme islamiste. Car l’Europe a été frappé mainte fois par l’islam radical, dans des attentats de masse. De ce fait, on avait tendance à rester focalisé sur les dangers de cet islam radical. Les services de renseignement en Europe, avaient mis tous leurs moyens sur cette piste-là. Ils se sont aperçus qu’il fallait investir aussi dans le terrorisme d’ultra-droite qui reste cependant, en termes de moyens, moins sophistiqué que le terrorisme islamiste.

G.K. Il y aurait donc un lien entre les attentats de l’islam radical et ceux de l’ultra-droite ?

J-Y.C. L’un des anciens directeurs du Renseignement intérieur en France, avait évoqué en 2016, devant une Commission d’enquête du parlement français, cette hypothèse qu’un nouvel attentat terroriste commis par l’islam radical pourrait engendrer une spirale de ripostes, dont un attentat commis par l’ultra-droite contre des cibles musulmanes serait une partie. L’idée, c’est qu’à un moment donné, même si l’islam radical restait la menace principale, il pouvait y avoir un effet d’engrenage, avec l’ultra-droite qui, excédée par les attentats islamistes, tenterait d’y répondre par un attentat visant toute cible pouvant avoir un rapport non pas avec l’islam radical mais avec l’islam tout court.

Il faut bien avoir à l’esprit que les groupes d’Ultra-droite n’ont évidemment pas pour cible les islamistes radicaux. Ce n’est pas dans leurs moyens de s’attaquer à ce qu’il reste d’Al-Qaïda ou de l’Etat islamique.

Par ailleurs pour eux, en termes idéologiques, ils ne font pas la différence entre islamisme radical et islam. Pour eux, l’islam n’est pas une religion mais est un projet politique totalitaire qu’il convient de chasser du sol européen, qu’il s’agisse de musulmans modérés ou radicaux. Donc tout lieu de culte musulman, toute personne culturellement musulmane peut être la cible de leurs vindictes.

D’ailleurs, les attentats à Christchurch en Nouvelle-Zélande ou à Bayonne en France, ce ne sont pas des mosquées radicales. Les fidèles étaient des retraités, des personnes âgés…

G.K. Dans le cas de Breivik, sa motivation était plus généralement de s’attaquer au multiculturalisme, qu’à l’islam…

J-Y.C. Les deux motivations se rencontrent. Ces mouvements d’ultra-droite condamnent l’existence sur le sol de culture européenne, de personnes issues d’autres cultures. En Nouvelle-Zélande, il s’agissait de personnes venues d’Asie.

En Europe, l’immigration vient majoritairement de pays de culture musulmane, qu’elle vienne du Moyen-Orient avec la crise des réfugiés, d’Afrique du Nord, du Pakistan ou du Bangladesh…

Cela renvoie au fantasme du ‘Grand remplacement’ qu’on retrouve chez Breivik et chez l’auteur de l’attentat de Christchurch. C’est l’idée que la civilisation européenne est en train de s’effondrer avec la présence accrue de la culture musulmane.

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Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès à Paris. © Tous droits réservés

G.K. Derrière les attentats de Breivik et de Christchurch, il y aurait donc une idéologie commune à un mouvement d’ultra-droite mondialisé ?

J-Y.C. A l’ère d’Internet, les références idéologiques sont assez floues. On le voyait bien dans le manifeste de Breivik qui comportait plus de 1000 pages. Il ne s’agissait pas d’un manifeste mais plutôt d’un copier-coller effectué au hasard des années de recherche que son auteur avait fait sur Internet et d’une accumulation de références hétérogènes, soit à des penseurs conservateurs qui émettent des doutes sur la société multiculturelle, soit à des choses plus radicales ou des théories fascistes…

Et à un moment donné, des hommes comme Breivik peuvent dans leur coin, se concocter leur cocktail idéologique à partir de leur navigation sur Internet. Pour autant, il n’est pas certain que ces auteurs aient lu la thèse de Renaud Camus sur le ‘Grand remplacement’.

On peut donc parler d’une ultra-droite mondialisée, du fait que ces auteurs utilisent Internet et les réseaux sociaux.

Mais si Breivik est passé à l’acte, ce n’est pas parce qu’il faisait partie des jeunesses d’extrême droite, du Parti du progrès. C’est parce qu’il a été membre des jeunesses du Parti du progrès, qu’il a pensé que la voix électorale n’était pas suffisante et que le parti était trop timoré. C’est presque toujours en réaction contre les partis dans lesquels ils ont milité que les terroristes passent à l’action violente. Car ils ont vu de l’intérieur ce qu’ils considèrent comme les limites de l’action légale.

G.K. Le geste de Breivik a-t-il influencé d’autres passages à l’acte ?

J-Y.C. Ce n’est pas nécessairement l’exemple de Breivik qui a été répété à la lettre… Breivik est un cas assez unique de terroriste dont on peut dire, notamment à l’issue de son procès, qu’il a agit seul. Mais ce n’est pas la généralité. Par exemple en France, de nombreuses cellules qui projetaient des attaques contre des lieux de cultes musulmans, contre des migrants ou contre le Président de la république… ont été démantelées. C’étaient des cellules, constituées d’un réseau de personnes qui pensaient ensemble leurs actes. Mais incontestablement, il y a en effet, une hausse de plans déjoués, notamment en Grande Bretagne, au sein des mouvements de l’ultra droite.

Les facteurs d’une hausse probable d’actes violents sont multiples : il y a les craintes d’une énorme récession économique, le fait que le confinement a donné la possibilité de passer plus de temps sur les sites radicaux sur Internet. Il y a aussi l’idée, dans les milieux radicaux de droite, que la pandémie provient de la circulation des populations non européennes.

Leur objectif, c’est d’arriver à ce que les immigrés repartent. C’est le 'taux de différentialisme', l’idée selon laquelle les cultures ne peuvent s’épanouir que si elles le font sur leur territoire d’origine : les musulmans en terres d’Islam, les chrétiens en chrétienté, les chinois en Chine…  et surtout ne pas se mélanger.

Finalement, l’antisémitisme devient une composante secondaire, par souci tactique…Geert Wilders aux Pays-Bas ou encore le Vlaams Belang en Belgique considèrent Israël comme un allié, du fait de son rôle actifs sur le plan géostratégique...

G.K. Où trouve-t-on ailleurs en Europe des groupes violents d’ultra-droite ?

J-Y.C. Je citerais le cas de la Grande-Bretagne. L’ultra-droite y est vue par les services de renseignements intérieurs comme étant une mouvance où le nombre de tentatives d’actes terroristes et le nombre de personnes appréhendées pour tentatives d’actes terroristes est en hausse, en continu.

Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, il y a deux ans, le gouvernement britannique a interdit un mouvement d’ultra-droite, or c’est extrêmement rare ! Le danger devait être pressant.

Les pays scandinaves sont toujours très concernés par les mouvements d’ultra-droite. Les groupes comptent peu de militants mais ils sont très déterminés.

L’Allemagne également, où la mouvance néo-nazie reste numériquement importante, avec des éléments déterminés qui ont montré leur capacité à passer à l’action.

En ce moment, le gouvernement allemand s’intéresse de près à un phénomène nouveau : la recrudescence de membres néonazis au sein des forces armées. Ils acquièrent ainsi un savoir-faire dans le maniement des armes, des explosifs…

Mais ce phénomène est observé dans plusieurs pays européens, avec comme toile de fond la haine des musulmans.

L’Ukraine est également un foyer, où des combattants de l’ultra-droite issus d’autres pays européens sont venus combattre dans la guerre du Donbass.

Mais cette incursion dans l’armée concerne aussi des radicaux islamistes qui viennent acquérir un savoir-faire dans le maniement des armes et des explosifs…

Condamnation de Breivik, sujet JT du 24 août 2012

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